Genèse - Livre 3

Les très riches heures du Duc de Berry (1411-1416) par les Frères Limbourg

 

 

"La Genèse est l'extension de la Conscience." R.A. Schwaller de Lubicz

 

 

 


Pourquoi avoir choisi d'utiliser plusieurs traductions différentes de ce texte, au lieu de s'appuyer sur le texte "original" (pour peu que ce terme ait une signification en ce contexte), et pourquoi ces traductions parmi tant d'autres?


Autant que je puisse m'en rendre compte, il me semble que les lecteurs de la Bible peuvent, selon toute vraisemblance, se répartir en trois catégories.

Les croyants qui, ayant étudié dans ce but, lisent la Torah dans le texte hébreu.

Les spécialistes scientifiques, linguistes, historiens, traducteurs et autres, susceptibles d'étudier les différentes versions parmi les plus anciennes.

Puis reste l'immense majorité des gens qui, croyants ou non, ne sont en mesure de découvrir ce texte que dans leur langue quotidienne. C'est-à-dire dans la ou les versions dont ils disposent dans cette langue.

 

 


 

 

Pour ces derniers, pas question d'analyse approfondie de tel parchemin ou de tel mot mis à la place d'un autre, par question de recherche cabalistique, pas question même de comparaison d'une langue à l'autre - au moins je le suppose pour la plupart d'entre eux. L'immédiateté du texte, son apparence, son premier niveau de lecture seuls leur parlent.

Je n'ai pas voulu, ici, être autre chose qu'un lecteur standard, je n'ai pas cherché à inclure dans ma recherche quelque érudition linguistique que ce soit, m'appuyant à cet égard sur le travail des spécialistes.

Mais, au contraire, comparant comme chacun peut le faire, différentes traductions en langue française j'ai tenté de chercher à mettre ainsi en évidence les richesses cachées du texte et l'un de ses sens possibles.

Guy Lafon le dit bien:

"… l'expérience qui est ici en cause n'exige pas, pour devenir nôtre, que nous la parlions en hébreu, pas plus d'ailleurs qu'en aucune autre langue du monde connu.
Pourquoi cette indifférence à la langue? Tout simplement parce que cette expérience n'est pas, d'abord et exclusivement linguistique mais, simultanément, anthropologique et religieuse. Que la parole agisse et que l'action parle, c'est un événement qui vous arrive ou qui ne vous arrive pas, mais qui peut vous arriver à vous comme à n'importe qui."


N'importe qui, j'y insiste, peut effectuer le même type de recherche. Il suffit pour cela de le vouloir, c'est-à-dire d'avoir le sentiment que cela est possible, puis de tenter de ne plus se laisser influencer exclusivement par l'apparence immédiate du texte.

Chercher la signification cachée, tout est là !

Encore faut-il évidemment ne pas se laisser entraîner trop loin hors de la juste voie par une imagination vagabonde et trop fertile.

Car "n'importe qui peut trouver n'importe quoi n'importe où!"

Je me suis efforcé, évidemment de me garder de ce travers, mais je n'ai pas la certitude d'y être parvenu. J'espère simplement que la tentative que j'expose ici pourra servir d'exemple - éventuellement a contrario - pour quiconque ressentirait l'envie ou le besoin d'appliquer le même type de réflexion à ce passage ou à tout autre, à la Bible comme aux autres livres sacrés.

J'espère avoir ainsi clairement établi que mon but n'est donc pas ici de déterminer dans quelle mesure telle ou telle version est plus ou moins fidèle au texte original, encore moins si ce dernier est authentique et si oui dans quelle mesure.

Dans Le Mythe du péché originel, Daniel Béresniak a répondu à cette interrogation et je ne saurais trop renvoyer le lecteur intéressé à cette étude.

Sans développer plus avant, je résumerai son propos en disant que les origines du texte biblique ne sont pas certaines. En effet, il fut longtemps transmis oralement, avec toutes les modifications, toutes les édulcorations que cela peut entraîner. Puis la rédaction fut effectuée. Mais elle en est tardive et elle a eu lieu en une langue dont l'écriture n'a été fixée que plus tardivement encore.

"C'est Luther en fin de compte qui répond clairement à la question : le texte hébreu est-il authentique? Oui, il l'est, sous la forme de consonnes alignées en blocs. Reste à la faire parler. C'est la tâche de ceux qui le traduisent et lui font dire ce qu'ils ont envie d'entendre. Le texte lui-même est semblable au clavier d'un piano sur lequel chacun peut composer la mélodie qui lui convient."

Cette situation, apparemment objective, rend donc évidemment aléatoire toute tentative pour s'assurer de l'authenticité du texte original. De ce point de vue, il est clair qu'une plus ou moins grande connaissance de l'hébreu est sans véritable utilité. A quoi sert, en effet, d'être capable de déchiffrer un texte dans toutes ses subtilités s'il n'est que le résultat d'une accumulation d'erreurs successives?

D'autant que la validité de l'une des traductions intermédiaires est elle même mise en cause par Charles Hirsch:

"…comme la plupart des traductions bibliques, qui en sont d'ailleurs héritières, la Vulgate … a profondément altéré le sens du texte hébreu au point, très souvent, de le dénaturer. C'est ainsi, pour prendre l'exemple peut-être le plus frappant, que la notion de péché, si traumatisante pour notre civilisation, ne revêt en hébreu que le sens de manquer la cible, de tomber à côté du but. Aussi bien, dans la Bible, ne faut-il y voir que "l'erreur d'aiguillage" susceptible de faire manquer le but suprême assigné à l'homme : l'édification de l'homme intérieur. Il en va de même pour les notions telles que pureté, sainteté, etc. qui, à l'opposé de toute interprétation d'ordre social de la Bible, ne ressortissent pas plus des considérations d'ordre moralisateur que ne le fait, par exemple, un recueil de préceptes d'hygiène…
…le texte hébreu de la Bible recouvre, sous sa lecture ordinaire, ou démotique, un sens plus profond, d'accès plus difficile et qui, par suite, fut de tous temps considéré comme secret et mystérieux. Ce sens, qui inclut fondamentalement une extraordinaire métaphysique vers laquelle convergent d'ailleurs la science et la philosophie modernes, constitue l'infrastructure de la lecture démotique qui, par conséquent, doit y être rapportée pour trouver son exacte interprétation…"


Par contre, les traductions en langues vulgaires ont cette particularité que, vraies ou fausses, bonnes ou mauvaises, basées ou non sur un texte original authentique, elles ont eu pour caractéristiques d'influencer des générations entières, soit directement, soit au travers des interprétations, parfois fantaisistes, qu'elles ont généré.

C'est donc le message transmis par ces versions, ces traductions - et exclusivement celui-là - qui nous influence aujourd'hui. C'est donc ce texte en langue dite vulgaire et aucun autre qu'il nous faut tenter de bien comprendre.
Car, à mon sens, la question qui est posée par cet état de fait est la suivante : peut-on se laisser influencer par un texte dont on ne comprend pas toutes les significations sans aliéner une partie de sa liberté?

Ainsi le sens moral généralement transmis à propos du péché originel peut n'être pas le seul possible. Ainsi une autre optique peut-elle faire apparaître un éclairage nouveau.

Sans faire aucunement référence au texte original, sans entrer jamais dans l'étude et l'analyse du texte hébraïque, est-il possible de découvrir un sens caché, moins sous les mots, sous les termes utilisés, que sous les idées évoquées?

Bien évidemment, on l'aura compris, ma réponse est ici positive.

C'est la raison pour laquelle mon propos est donc de tenter de montrer que, en se basant uniquement sur la ou les traductions disponibles en langues modernes - ou presque - telles celles utilisées ici, il peut être possible de faire ressortir un sens différent de celui généralement admis - sinon même imposé - et donc une nouvelle vision du monde et de l'humanité.

En un mot comme en cent, j'ai voulu montrer que le texte proposé dans les traductions modernes - et celui-là seul - pouvait contenir une signification cachée derrière l'apparence beaucoup plus riche qu'il n'y paraît à première vue et qu'il n'était pas nécessaire de remonter aux sources historiques et linguistiques pour y atteindre. Puisque le texte en langue française est susceptible de tromper une compréhension de son sens profond - réel ou imaginaire - c'est en m'appuyant sur ce texte - et uniquement sur lui - que je vais tenter de faire apparaître le sens caché derrière l'apparence.

 



C'est pourquoi je ne me référerai pour ainsi dire jamais au texte original (?) hébreu; non que je crois cela inutile ou sans intérêt : ce ne sont tout simplement ni le but ni la méthode que je me suis fixés.

J'ai souvent rencontré, au cours de diverses lectures, des ouvrages que leur auteur enrichissait de citations originales, en hébreu, en latin, en grec ou toute autre langue d'aussi ancienne provenance, comme également les hiéroglyphes égyptiens. Certes, le plus souvent, l'auteur prenait le soin de proposer une traduction. Mais parce que je ne connais aucune de ces langues - de même je suppose que la plupart des autres lecteurs de ces livres - je ne suis pas capable de vérifier l'exactitude, la précision, la qualité en un mot, de cette traduction. Qu'est-ce qui me prouve, alors, que cette interprétation est la bonne ? Comment puis-je m'assurer qu'une variante ne serait pas plus adéquate, plus enrichissante, ne me permettrait pas d'aller plus loin dans le chemin qui me convient le mieux? Rien ne me l'indique et aucun moyen ne m'est offert de m'en assurer.

De même, pour l'étude que j'entreprends ici, si j'étais capable d'utiliser le texte hébreu, il me faudrait évidemment en proposer une traduction pour que le lecteur puisse comprendre ; là encore, une seule traduction, la mienne, donc réduite à ma seule compréhension. Voilà donc bien où serait la véritable limitation. Au contraire, en m'appuyant sur plusieurs traductions, donc plusieurs interprétations, différentes par définition, je propose un point d'appui beaucoup plus vaste, et donc plus riche, et j'offre ainsi à chacun la possibilité de se forger sa propre opinion à partir des même éléments que moi-même. C'est dire que, par ce moyen, je crois préserver et même élargir la liberté du lecteur.

Cela signifie, dans ma conception de cet exercice, qu'ainsi lui et moi sommes à égalité. Il ne s'agit plus entre nous du rapport, quasi-vertical, de l'élève et du maître, dans lequel celui-ci impose un savoir que celui-là n'est pas en mesure de discuter, mais d'un rapport horizontal où chacun, auteur et lecteur, est en possession des mêmes données, des mêmes éléments de réflexion. Ainsi chaque lecteur a potentiellement la possibilité de se forger sa propre opinion sur le sujet - et non plus seulement sur la forme de l'ouvrage - d'effectuer sans handicap la même démarche et la même recherche et ainsi d'atteindre, non pas seulement le but qui lui est désigné - parfois même imposé - mais le sien propre, où qu'il se trouve...

 

C'est ainsi me semble-t-il que chacun peut avancer sur sa voie et être libre.

C'est ce que je propose ici.



 

Mais tout d'abord, afin que chacun puisse se remémorer ce passage de la Bible et s'en imprégner, il est sans doute nécessaire de le relire.


Peut-être le lecteur aura-t-il alors la même réaction que celle qui fut la mienne. A lire ce texte dans ses différentes versions, en langues française et anglaise, une évidence soudain m'est apparue : son sens profond n'est pas - ou n'est pas seulement - celui qui est généralement retenu.







Il ne serait plus alors question de chute, de péché, de faute, de culpabilité et de punition, toutes conceptions exclusivement morales, mais de tout autre chose, appartenant à un tout autre plan de perception.

Au troisième niveau de lecture, ce texte peut-être perçu, non comme le récit d'un acte négatif, et de ce fait répréhensible, aux conséquences dramatiques, mais au contraire comme la mise en lumière d'une évolution positive, grâce à laquelle l'Humanité aurait atteint sa plénitude, je veux dire la plénitude de son rôle, bien que cela ne m'apparaisse pas pour autant comme le but final.

 

 




Ceci posé, voici donc ce texte dans son intégralité, dans les différentes versions retenues.


T.O.B.


Bible de Jérusalem


Bible Chouraqui


Fabre d'Olivet

 

La première particularité que nous pouvons constater, et que nous retrouvons évidemment dans chaque version, est que ce texte contient une très précise évolution dramatique. Une action se noue, se développe et se conclue. Voyons en tout d'abord la progression.

1 verset 1
le serpent s'adresse à la femme et à elle seule
2 versets 2 & 3
la femme répond au serpent et instaure ainsi un dialogue
3 versets 4 & 5
le serpent insiste et précise son propos
4 verset 6, première partie
la femme constate l'exactitude des paroles du serpent
5 verset 6,
seconde partie
la femme passe à l'acte, elle mange et fait manger
6 verset 7
le fruit consommé fait son œuvre, l'homme et la femme réagissent en conséquence
7 versets 8 à 13
Dieu découvre et interroge, l'homme et la femme avouent
8 versets 14 à 19
Dieu expose les répercussions
9 verset 20
Adam crée véritablement Eve en la nommant
10 verset 21
Dieu remet leur vêtement de peau à l'homme et à la femme nouvellement constitués
11 verset 22
Dieu empêche l'Homme d'aller au-delà de ce premier degré de conscience
12 versets 23 & 24
le couple symbolique est expulsé du Jardin où il ne pourra retourner - et avec lui tous ses descendants - qu'après avoir parcouru le cycle complet de la Connaissance.

 

Et cette action se déroule très précisément sur la base du cycle duodécimal.

Douze épisodes, comme douze scènes dans une pièce en un acte, douze fois l'un ou l'autre des protagonistes relance le ressort dramatique et, par ses paroles ou par ses actes, mène l'action vers son dénouement inéluctable puisque indispensable ; et ces douze scènes son découpées en vingt quatre versets, comme vingt quatre plans cinématographiques permettant de mieux mettre en images la progression dramatique.

Douze, vingt quatre, accomplissement d'un cycle d'expérimentation terrestre menant à un niveau de conscience supérieur.

Pour quiconque ne saurait ni lire ni écrire, ce résumé pourrait être considéré comme aveuglant de clarté.