Le Serpent

Verset 1

 

 

Avant de tenter de nous intéresser plus précisément au Serpent de la Genèse de Moïse, il est nécessaire sans doute de situer cet animal (ce terme est certainement inadéquat ici, mais quel autre choisir qui ne le soit plus encore?) par rapport à d'autres récits des commencements.

Ainsi, par exemple, l'hindouisme représente toujours le dieu Vishnu "au repos, entre deux créations, sur le grand serpent Ananta, lui-même lové sur les eaux de l'océan primordial Nâràyana."

De même, la mythologie des indiens Hopi raconte :

"Survint Kâto'ya, un individu attrayant ayant la forme d'un serpent à grosse tête. Il divisa les gens de plus en plus et leur fit oublier leur sagesse primitive."

Mais on retrouve également l'image du serpent dans différents aspects de la mythologie égyptienne.
De l'uræus ornant le front des Pharaons à Meresget, cobra femelle vivant dans les entrailles de la Vallée des Rois, en passant par les serpents Outo, Kematef, Apopis, Hapy et en incluant peut-être l'Ouroboros, ils sont partout dans la symbolique égyptienne. Le serpent était d'ailleurs considéré par les égyptiens comme symbolisant les premiers êtres qui acclamèrent le premier lever du soleil.

Dans ces différentes mythologies, le Serpent est toujours présent dès la Création et participe ensuite des énergies agissant sur le monde. Or, agir sur le monde, dans ce contexte, c'est aussi, obligatoirement, agir sur l'homme.

Ainsi le Serpent, considéré en tant que symbole des énergies telluriques, influence, soit positivement, soit négativement, c'est-à-dire en fait de ces deux manières conjointement, les actes des êtres humains.

Le serpent, par sa forme et ses mouvements ondulatoires représente l'archétype du symbole énergétique.

 

Revenons maintenant au Verset 1 du Chapitre 3.

Le texte fait ici ce que l'on pourrait nommer un raccourci littéraire : le serpent apparaît pour la première fois dans la Genèse, sans que son existence ait été préalablement indiquée et sans que son arrivée ait été autrement annoncée. Il surgit brusquement, personnage dont le lecteur ignore tout de sa réalité profonde et dont il n'apercevra par conséquent que l'apparence ; il apparaît au premier abord comme étranger à l'action antérieure et pourtant il pose une question qui, de toute évidence, constitue la poursuite d'un dialogue commencé en coulisses, dont la Genèse ne nous dit rien et qui, par le fait même, est ignoré du lecteur.

Peut-on, sans trop de risques de se fourvoyer, imaginer ce que la Bible ne nous dit pas et montrer la rencontre d'Eve et du Serpent ainsi que les quelques paroles qu'ils ont peut-être échangées avant leur entrée en scène?

Remarquons préalablement que, dans cette discussion, Eve et le Serpent sont seuls. Adam, et même Dieu, en sont absents, au moins en apparence - oserais-je dire physiquement ?

Supposons donc !

Eve se promène seule dans le Jardin.

Pourquoi seule?

Où était Adam?

 

Josy Eisenberg et Armand Abecassis
nous rappellent que le Midrach propose deux réponses possibles à cette interrogation
"Le Midrach nous offre une description très précise de ce qu'Adam est en train de faire. Il planifie en quelque sorte l'économie mondiale. Dieu l'a transporté partout - peut-être mentalement - et il a choisi les terres cultivables d'une part, et, d'autre part, les déserts et les terres en friche."
" …La seconde réponse nous dit également qu'Adam a fait son métier d'homme, mais dans un tout autre contexte ! …
Adam était là, présent, couché aux côtés de son épouse : il venait d'accomplir son union sexuelle avec elle. Et qu'a-t-il trouvé de mieux à faire après la sexualité? Il s'est endormi. Mais Eve ne dormait pas. Le serpent en profita pour discuter avec elle, pendant que son époux était plongé dans son sommeil d'homme satisfait."


Il me paraît nécessaire de préciser que ces explications ne me conviennent nullement. Non qu'elles me choquent aucunement au plan moral, mais elles me paraissent totalement inadaptées à la signification symbolique du récit.


En conséquence, peut-on envisager une autre explication à l'absence de l'Homme?

Les rituels initiatiques prévoient presque tous que le candidat, héros mythique, prophète, élu de Dieu ou simple mortel, doit, avant que ne débute soit son parcours, soit son action, soit la cérémonie proprement dite, effectuer un temps de recueillement dans un lieu éloigné et solitaire. Ceci reprend sous une forme adaptée, ce que les mythes présentent souvent comme une longue retraite dans le désert.

Les Evangiles, par exemple, nous disent que Jésus jeûna 40 jours au désert, où il fut tenté par Satan, avant de délivrer son message ; les futurs chevaliers, au Moyen Age, passaient, seuls en prière dans une église, la nuit précédant leur adoubement; la Franc-Maçonnerie moderne enferme le candidat dans ce qu'il est convenu d'appeler "le Cabinet de Réflexion" où il attend, seul avec lui-même, que l'on vienne le chercher.

Pour moi donc, si Adam n'était pas, à cet instant, aux côtés d'Eve, c'est qu'il se préparait à ce qui allait suivre, en faisant retraite dans "le désert" ou dans "le Cabinet de Réflexion".

Ceci posé, revenons à nos suppositions!

Eve, donc, se promène seule dans le Jardin.

A un détour du chemin, elle rencontre le Serpent, dont l'apparence physique n'est nulle part précisée.

Différents illustrateurs de cette scène l'ont sans doute bien ressenti, qui ont donné au Serpent figure humaine.
 

Alors, inventant sans le savoir les prémisses des règles du savoir-vivre, Eve, qui ne paraît aucunement surprise de cette rencontre inopinée, salue le Serpent - à moins que ce ne fut le contraire.



Une évidence nous apparaît ici, me semble-t-il : le Serpent a fait en sorte de croiser le chemin d'Eve afin de lui parler. Pourquoi la rencontre aurait-elle eu lieu par hasard? Et d'ailleurs, surtout en ce contexte, le hasard existe-t-il?

On peut imaginer que leurs premières phrases sont bien banales : "qui es-tu, que fais-tu, etc…" ; et sans doute le Serpent ajoute-t-il "que manges-tu?", ce à quoi Eve répète l'interdit formulé par Dieu au Chapitre 2.

Alors le Serpent fait mine d'avoir mal compris et il reprend l'interdiction en la déformant… et nous arrivons au dialogue que nous connaissons.

Pour autant, ces suppositions, utiles ou non, intéressantes ou pas, ne nous permettent pas vraiment de mieux comprendre le sens caché de ce passage.
Que pouvons-nous tenter à cet égard?


Une première approche de la signification de ce verset peut être trouvée dans le Zohar.
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Ainsi, dans cle passage , l'aspect principal du serpent est celui de porteur de mort, d'agent du mal, tel qu'il est présenté généralement :

"Le serpent était rusé" Le serpent est le penchant au mal et il est l'ange de la mort. Et en tant qu'émissaire de la mort le serpent introduisit la mort dans tout l'univers. Tel est le sens du verset suivant : "La fin de toute chair est venue devant moi". L'ange de la mort est "la fin de toute chair" car il vient prendre l'âme de la chair où elle se trouvait." Il dit à la femme : quand bien même (âf)". Rabbi Yossi dit : C'est par le mot âf que le serpent a ouvert son discours, et c'est âf, la colère, qu'il sema dans le monde.

Mais une autre vision est possible.

Ainsi, Josy Eisenberg nous dit :

"Attention! Le serpent n'est ni le diable ni un menteur. Il n'est pas le diable, car lui aussi est créé par Dieu. Il ne fait ni ne dit rien sans y être autorisé. Il entre dans le jardin. Il ne représente pas la révolte, mais la provocation. Sa démarche est naturelle : les rabbins disent qu'il a bien exécuté son office. L'histoire du monde n'a de sens que si le serpent peut parler. On doit résister à la tentation : encore faut-il qu'elle existe. Le serpent n'est pas non plus un menteur. Il promet à Adam et Eve que leurs yeux s'ouvriront :
" car le jour où vous en mangerez,
vos yeux s'ouvriront,
et vous serez comme des Elohim,
connaissant le Bien et le Mal ".
Et, effectivement, cette prophétie se réalise :
Et les yeux des deux s'ouvrirent,
et ils connurent
qu'ils étaient nus.
On peut se demander si le serpent veut attirer Adam et Eve hors du paradis - les faire " chuter " - ou bien s'il n'est pas un ami qui leur veut du Bien. Le summum du Bien, peut-on le connaître sans affronter le Mal? Adam ne connaît que le Bien. Dieu connaît le Bien et le Mal ; le serpent y vit. La tentation, c'est que l'homme accroisse son champ de connaissance en expérimentant le Mal. Peut-être en tirera-t-il bénéfice?"

 

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Il faut, pour comprendre autrement, cesser de considérer le Serpent comme une entité négative, malfaisante. De ce point de vue, le Serpent n'est pas le Diable, en effet.

Même s'il est évident que le Serpent a bien incité Eve à franchir le pas, il n'est pas indiscutable que cette décision, cet acte, furent une faute. Sauter le pas pour s'élever vers un état de conscience supérieur n'a rien de négatif, même et y compris si cela est exécuté en toute inconscience.


 

Pour tenter de progresser encore dans cette voie, nous pouvons nous appuyer sur le fait que la Bible Chouraqui introduit ici une variante lourde de signification :

1. Le serpent était nu,
plus que tout vivant du champ qu'avait fait IHVH Adonaï Elohim.

Nous trouvons ici la notion de nudité qui réapparaîtra dans le texte après qu'Eve aura cédé à l'invitation. Si l'on y applique la même grille de lecture, l'image du Serpent, considéré tant par les sages du Zohar que par les églises chrétiennes comme le Malin, l'Ennemi, Satan, le Diable, cette image est bien modifiée. Pourquoi n'y verrions nous pas la même symbolique que pour Judas, qui ne fit que ce qu'il avait à faire en allant vendre Jésus?

Pourquoi ne s'agirait-il pas de la nudité non du corps mais du cœur, non de l'esprit, mais de l'âme? Le sens en serait que, si l'âme du Serpent était nue, c'est qu'elle ne se dissimulait pas, que donc le Serpent ne leurrait pas car il avait été créé non pour mentir, mais pour dire la vérité, non pour duper mais pour guider, non pour égarer mais pour montrer la voie.

Les prémices de cette perception du rôle et de la nature du Serpent peuvent être aperçus dans certains éléments de la symbolique égyptienne, tels en tout cas qu'ils nous sont rapportés par R.A. Schwaller de Lubicz :

"Parmi les organes cérébraux, l'organe olfactif est le plus ancien, c'est-à-dire qu'il est le premier (comme le soleil à l'horizon de l'Est)… Or, parmi les animaux, le serpent a le cerveau le plus primitif, qui est typiquement un cerveau olfactif."

Si le terme olfactif fait évidemment référence au fait de sentir, c'est-à-dire de percevoir les odeurs, il peut aussi signifier ressentir, c'est-à-dire percevoir de façon plus ou moins instinctive en mettant en œuvre l'Intelligence du Cœur.
De plus, si le serpent a le cerveau le plus primitif, et peut être le plus ancien, c'est peut-être qu'il serait le plus ancien animal créé, donc le premier?


 

 

 

 

 

 

Dans cette hypothèse, et puisque la Femme est le dernier être créé, puisqu'elle représente le parachèvement de la Création, ils marquent ensemble l'Alpha et l'Omega de la création du règne animal.

 

Et dans l'image d'une courbe qui se referme sur elle-même, ils se rejoignent au "point de rencontre", quand la tête du Serpent touche au talon de la Femme, au point qui marque l'achèvement du cycle de la Création. Ainsi, dans le symbole de l'Ouroboros, Eve et le Serpent se confondent!


 



 

La langue anglaise possède deux termes pour traduire le mot français serpent : snake & serpent. Le premier désigne les reptiles réels tels que l'on peut en trouver sur Terre (couleuvre, vipère, etc), alors que le second correspond à un être mythologique fabuleux. Or c'est ce second terme qu'utilise la version anglaise de la Bible. Ce qui ne fait que renforcer cette évidence que le serpent de la Genèse est sans rapport avec aucun des reptiles communs que nous connaissons.

La tradition populaire - créée, reprise, amplifiée par l'Eglise? - a toujours assimilé le Serpent de la Genèse au Diable - quelque nom et quelque forme qu'on lui donne par ailleurs - ce qui peut être considéré comme une profonde erreur, ainsi que nous venons de le voir.

En plaçant ce récit exclusivement symbolique au niveau d'une compréhension morale - donc non-symbolique - l'exégèse traditionnelle a introduit les notions de bien et de mal dont nous verrons ultérieurement ce que l'on peut en penser.
Ce faisant, elle a personnifié les deux valeurs : Dieu, évidemment, étant vecteur du bien et Satan représentant du mal. Donc, le Serpent est le mal.

Mais si l'on admet, comme je propose de le faire ici, que le Serpent ne pouvait pas ne pas provoquer la Tentation, il n'est plus assimilable au Diable. Il n'est plus, il n'est pas vecteur du mal. Il est l'instrument nécessaire pour que les énergies de l'Univers - Uni-Vers - se condensent et que l'homme entre dans la matière.

Le seul et unique porteur du bien et du mal - au sens moral de ces notions - et de la liberté de s'en servir, c'est l'Homme… mais l'homme réalisé, l'homme conscient, l'homme nourrit du fruit de l'arbre de la Connaissance.


Si ces deux tensions, non pas contradictoires mais contraires, ne cohabitaient pas en chacun de nous, nous ne serions que des animaux, même supérieurs, guidés exclusivement par un instinct plus ou moins développé.

Le Diable, ne l'oublions pas, porte un autre nom, selon la Tradition. Le Diable c'est aussi l'ange déchu, c'est Lucifer. Et Lucifer signifie : porteur de Lumière.
De quelle lumière s'agit-il alors? De la lumière du jour, qui éclaire notre planète, de la lumière du feu, qui éclaire nos nuits, ou de la Lumière éternelle, celle qui contient tout, vers laquelle tend tout ce qui vit, la lumière d'amour qui unit et coordonne tout ce qui est créé? En un mot, la grande Lumière?


Une autre des clefs de compréhension symbolique de ce verset repose dans le fait que le Serpent s'adresse, durant tout ce chapitre, à la Femme et à elle seule. A aucun moment, en effet, le Serpent ne parle directement à l'Homme qui, lui-même, n'a pour interlocuteur que Dieu.

Les différents dialogues peuvent donc être classifiés ainsi :

- le Serpent s'adresse à la Femme, qui lui répond ;
- la Femme agit à l'égard de l'Homme, mais sans paroles reproduites ;
- Dieu interroge l'Homme qui seul répond, au moins dans un premier temps.

Une sorte de hiérarchie apparaît alors, non au sens administratif du terme, mais d'un point de vue strictement symbolique et une signification peut en découler.

Le Serpent génère la Cause, la Femme met en œuvre la Réaction et l'Homme produit l'Effet, le tout étant ensuite réunifié - donc sanctifié - par Dieu.

Ainsi apparaît en puissance ce qui se réalisera aux versets suivants : la Femme est l'initiatrice de l'Homme, qui ainsi atteindra un niveau de conscience supérieur - non pas supérieur absolument, mais au-dessus du précédent.

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Ceci apparaît sans doute plus clairement encore dans la version proposée par Fabre d'Olivet quand il qualifie le serpent de "principe intérieur de la Nature, ouvrage de IHOAH".

Puisque le Serpent est l'œuvre de Dieu - comme toute la Création, bien évidemment - ses actes sont donc aussi les œuvres de Dieu, ou pour le moins ils sont issus de la volonté divine.

Le Serpent n'est donc ici rien d'autre que l'instrument de Dieu, l'outil dont Il se sert pour réaliser Son projet : parachever la Création.

Dieu ayant achevé son ouvrage à la fin du sixième jour, ce n'est plus Lui qui doit agir, mais un autre créé et programmé à cet effet, un autre qui, en incitant l'Homme primordial, universel, à travers son principe féminin à manger le fruit, donc à vivre l'initiation, permettra à l'Humanité d'atteindre le niveau de conscience nécessaire pour lui permettre d'harmoniser ce qui doit l'être - à la condition que sa liberté soit employée à bon escient et dans la bonne direction.

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