L'Arbre du Milieu du Jardin

Versets 2 & 3


Cliché Jean-Jacques Gaté "Connaissance" tous droits réservés

 

Une première remarque permettra peut-être de mieux appréhender la signification de l'ensemble de ce texte.

Pourquoi les fruits qu'il est interdit de manger sont-ils ceux d'un arbre? Ne pourraient-ils être portés par une autre sorte de plantes, tels que les arbrisseaux, rosacées ou arbustes, comme les framboises, les fraises, les groseilles ou autres baies qui se dissimulent parfois dans les buissons? Et d'ailleurs, pourquoi des fruits et non des légumes ou des racines?

La réponse me semble-t-il, ne peut se trouver que dans le symbolisme de l'arbre qui, tel une colonne vivante, établit un lien, solide et naturel, entre la terre et le ciel, entre ce qui est en bas et ce qui est en haut. L'arbre qui, parce qu'il s'élance de toute sa hauteur vers le soleil, porte ses fruits en pleine lumière!


René Guénon, quant à lui, propose une vision plus christique en comparant cet arbre à la croix :

"C'est … la ligne verticale de la croix … qui est ici à considérer principalement : elle constitue le tronc de l'arbre, tandis que la ligne horizontale … en forme les branches. Cet arbre s'élève au centre du monde, ou plutôt d'un monde, c'est-à-dire du domaine dans lequel se développe un état d'existence, tel que l'état humain qui est envisagé plus particulièrement en pareil cas. Dans le symbolisme biblique, en particulier, c'est l' "Arbre de Vie", qui est planté au milieu du "Paradis terrestre", lequel représente lui-même le centre de notre monde…"


 

 



Se pose alors la question de savoir quel est de l' "Arbre de Vie" et de l' "Arbre de la Connaissance", celui qui est véritablement situé au milieu du jardin.

Comme le souligne également René Guénon, c'est bien ici de l' "Arbre de la Connaissance" qu'il est question. Cela est évident pour deux raisons au moins. Le problème de la mort - donc à contrario de la vie sans la mort - ne se pose qu'après l'acquisition de la Connaissance ; d'autre part, Dieu fera ensuite, comme nous le verrons, en sorte que l'homme et la femme ne puissent consommer du fruit de l' "Arbre de Vie" : c'est donc qu'ils ne l'avaient pas fait précédemment!



Ceci posé, une interrogation naît immédiatement à la lecture de ce passage : comment la Femme peut-elle connaître les paroles de Dieu telles qu'elles figurent au Chapitre 2, verset 15, donc avant sa propre création par la transformation de la côte prise à l'homme et qui n'est décrite qu'au verset 22 de ce chapitre 2?
La seule réponse "logique (?)" à cette question est donnée au chapitre I, verset 27:

"27 Dieu créa l'homme à son image,
à l'image de Dieu il le créa ;
mâle et femelle il les créa."

Donc, bien que non encore différencié, non encore séparé, l'élément femelle est présent en l'Homme primordial, l'Homme symbolique, synthèse de l'ensemble à venir.

Ceci est d'ailleurs confirmé par ce qui est écrit chapitre 2, verset 7 :

"Le Seigneur Dieu modela l'homme avec de la poussière prise du sol. Il insuffla dans ses narines l'haleine de vie, et l'homme devint un être vivant." T.O.B.


Ainsi, après avoir créé l'homme à son image, Dieu modèle l'homme avec de la poussière et lui insuffle la vie. Cette création en deux temps, cette apparente répétition, ne peut que nous aider à mieux comprendre le sens profond de ce texte.

Il y a d'abord un être spirituel, androgyne, puis un être matériel, qui sera bientôt divisé.

Le verset 22 du chapitre 2 ne conte donc pas la "création" de la Femme, mais la séparation, la différentiation, des deux éléments mâle et femelle, jusqu'alors unis en un seul être.
Ainsi que l'a écrit Mirabeau:

" …
L'un des articles de la Genèse qui a singulièrement aiguisé l'esprit humain, c'est le verset 27 du chapitre I :
"Dieu créa l'homme à son image, il les créa mâle et femelle."
Il est bien clair, il est bien évident que Dieu a créé Adam androgyne ; car au verset suivant (verset 28), il dit à Adam : "Croissez et multipliez-vous ; remplissez la terre."
Ceci fut opéré le sixième jour ; ce n'est que le septième que Dieu créa la femme. Ce que Dieu fit entre la création de l'homme et celle de la femme est immense. Il fit connaître à Adam tout ce qu'Il avait créé, animaux, plantes, etc. Tous les animaux comparurent devant Adam :

"Adam les nomma tous ; et le nom qu'Adam donna à chacun des animaux fut son nom véritable" (Genèse : II, 19).
"Adam appela donc tous les animaux d'un nom qui leur était propre, tant les oiseaux que les bêtes, etc." (Genèse : II, 20).
Jusqu'ici la femme n'a point paru ; elle est incréée ; Adam est toujours hermaphrodite. Il a pu croître seul et se multiplier… "

"… que peut-on entendre par les six jours que Moïse désigne si précisément, en les comptant les uns après les autres, sinon six espaces de temps, six intervalles de durée? Ces espaces de temps, indiqués par le nom de jours faute d'autres expressions, ne peuvent avoir aucun rapport avec nos jours actuels puisqu'il s'est passé successivement trois de ces jours avant que le soleil ait été créé. Ces jours n'étaient donc pas semblables aux nôtres, et Moïse l'indique clairement en les comptant du soir au matin, au lieu que les jours solaires se comptent et doivent se compter du matin au soir. Ces six jours n'étaient donc ni semblables aux nôtres, ni égaux entre eux ; ils étaient proportionnés à l'ouvrage. Ce ne sont donc que six espaces de temps. Donc, Adam ayant été créé hermaphrodite le sixième jour et la femme n'ayant été reproduite qu'à la fin du septième, Adam a pu procréer en lui-même et par lui-même tout le temps qu'il a plu à Dieu de placer entre ces deux époques."

Tout en laissant à Mirabeau la responsabilité de cette hypothèse, je ne puis qu'être séduit par les conséquences qu'il en tire ; d'une part relativement à la thèse que je m'efforce ici de défendre, mais aussi, et peut-être surtout, parce qu'il tente ainsi de détruire cette image absurde de l'infériorité de la Femme sur l'Homme, image qu'une Eglise misogyne s'est toujours efforcée d'imposer dans l'inconscient collectif, pour le plus grand profit sans doute des mâles(?) qui la composent :

"… tout ce qu'enseigne la Bible sur la création de l'univers n'est rien en comparaison de ce qu'elle dit sur la production du premier être raisonnable. Jusqu'ici, tout a été fait à commandement ; mais quand il s'agit de créer l'homme, le système change, et le langage avec lui. Ce n'est plus cette parole impérieuse et subite : c'est une parole plus réfléchie et plus douce, quoique non moins efficace. Dieu tient un conseil en lui-même, comme pour faire voir qu'il va produire un ouvrage qui surpassera tout ce qu'il a créé jusqu'alors. Faisons l'homme, dit-il. Il est évident que Dieu parle à lui-même. C'est une chose inouïe dans toute la Bible qu'aucun autre que Dieu n'ait parlé de lui-même en nombre pluriel : faisons. Dans toute l'écriture, Dieu ne parle ainsi que deux ou trois fois, et ce langage extraordinaire ne commence à paraître que lorsqu'il s'agit de l'homme.
Cette création faite, il se passe un temps considérable avant que ce nouvel être, à double sexe, reçoive le souffle de vie : ce n'est qu'à la septième époque. Adam a existé longtemps dans l'état de pure nature, et n'ayant que l'intimité des animaux ; mais quand le souffle lui fut inspiré, Adam se trouva le roi de la terre, il usa de sa raison et nomma toutes choses.
Voilà donc deux créations bien distinctes : celle de l'homme, celle de son esprit. Et c'est ici seulement que paraît la femme. Elle n'est pas créée du néant comme tout ce qui a précédé : elle sort de ce qui existait de plus parfait. Il ne restait plus rien à créer : Dieu extrait d'Adam le plus pur de son essence pour embellir la terre de l'être le plus parfait qui eût encore paru, de celui qui complétait l'œuvre sublime de la création."


Or cette séparation n'est d'abord que physique et ne pourra être achevée que par l'acquisition de la Connaissance, ce qui est tout le thème du chapitre 3, objet de cette étude.

Christian Jacq:

"… l'androgynat est considéré comme une proportion harmonique entre le masculin et le féminin qui ne sont pas assimilés au "plus" et au "moins" mais évoquent deux forces créatrices complémentaires. Et cet enseignement égyptien se retrouve dans l'ésotérisme des écrits hermétiques où l'on nous parle de l'Intelligence suprême, le Nous mâle et femelle. Vivre l'androgynat, c'est-à-dire percevoir les qualités "émettrices" et "réceptrices" de toute particule vivante, situe l'homme comme un troisième terme, comme un "façonneur" d'harmonie."


...


Le concept de mort, en ce contexte, peut-il être totalement assimilé à la notion que tout être humain conscient peut en avoir?

Pour chacun de nous, sans doute, la mort signifie la disparition, soit par la dissolution dans le néant, soit par le passage en un "au-delà" auquel on croit ou non, selon sa foi.

Cette perception est-elle contenue dans les paroles adressées au Serpent par la Femme?

Autrement dit, à cet instant du récit, cet être symbolique pouvait-il concevoir l'idée même de mort?

Je ne prétends pas apporter de réponse, définitive ou pas, à une telle question mais je crois nécessaire de la poser et de la garder à l'esprit pour la suite de cette étude.

Pour ma part, et cette interprétation n'est rien d'autre que mon sentiment, je ne le crois pas. En effet je suis persuadé, sans vouloir le garantir, que ce concept n'a ici aucun rapport avec l'image de mort physique qu'il nous suggère (nous impose?) inévitablement.

Cette suggestion est d'ailleurs renforcée dans la traduction proposée par la Bible de Jérusalem par le choix des termes: sous peine de mort. Cette proposition contient une notion de punition qui est purement morale et ne peut donc aucunement figurer dans un texte symbolique, ou du moins dans son interprétation. Ainsi en est-il d'ailleurs dans les autres variantes, d'où toute notion morale est absente.

Il ne peut donc s'agir ici que d'une mort symbolique - une mort symbolique pour un être symbolique - prélude évidemment à une renaissance sur un autre niveau de conscience.


 



Il n'est pas impossible, peut-être, de voir ici une annonce de la Passion du Christ ; non pas au plan historique, évidemment, mais au plan symbolique qui se situe, rappelons le, encore et toujours, hors de l'espace et du temps humains.


 

Nulle part dans ce chapitre 3, il n'est question de l'arbre de la Connaissance ; seuls les versets 5 et 22 font référence à cette notion, mais sans que l'arbre soit ainsi qualifié. L'arbre est seulement désigné comme celui qui est au milieu du jardin, au centre de cette enceinte.

Une question ici s'impose à l'esprit : quelle est la forme du Jardin?

Il n'en est rien dit dans la Genèse. Avait-il d'ailleurs une forme particulière, ce lieu mythique dont les hommes ont perdu le souvenir?

Géographiquement parlant, cette question, outre qu'elle ne présente aucun intérêt, ne peut trouver aucune réponse.

Mais au plan symbolique, il en va tout autrement.

Et puisqu'il est question de l'arbre du milieu du jardin, la question peut être posée simplement : qu'elle est la forme géométrique la plus simple, dont le milieu soit évident?

Une seule réponse me paraît possible : le cercle. Le cercle dont il est nécessaire de choisir d'abord l'emplacement du centre afin de positionner la pointe du compas qui permettra ensuite - et ensuite seulement - de tracer la circonférence.

Et nous entrons par là dans le symbolisme du cercle, du centre du cercle, du milieu, du juste milieu, lieu de toute Sagesse symbolique.

Mais ceci est une autre histoire…




On peut également remarquer, car cela est évidemment important, que ce texte ne précise pas la nature botanique de cet arbre ni de son fruit. Il est donc légitime de se poser la question de savoir pourquoi et comment la tradition - et la tradition iconographique en particulier - en ont fait le pommier et la pomme.

 

Une première réponse découlerait des langues successives dans lesquelles le texte fut écrit puis traduit. La Bible, d'abord écrite en hébreu, fut ensuite traduite en grec puis en latin. Or, si en latin, mal se dit malum, ce mot, en cette langue, signifie également pomme, le fruit du pommier. De là à entraîner une confusion, volontaire ou non, où à suggérer un jeu de mots au traducteur, tout est possible.

 

Reproduction d'un tableau de René Magritte
sans le vouloir peut-être (?) le peintre a superbement illustré le mystère du fruit prétendument "défendu"



...

Qu'importe d'ailleurs la classification de cet arbre et de son fruit sans l'ordre végétal? Ne nous préoccupons pas ici de botanique!

Ce fruit est celui de la Co-Naissance, que cela nous suffise!

C'est assez dire qu'il n'existe nulle part ailleurs que dans le Jardin d'Eden, mais c'est dire aussi que le Jardin d'Eden est potentiellement en chaque être humain, puisque chaque être humain a la liberté de tendre vers un niveau de conscience supérieur.

La botanique et le symbolisme ne participent pas du même niveau de conscience. L'une relève de l'intelligence rationnelle - du Savoir - l'autre de l'intelligence du cœur - de la Connaissance.

Ces deux notions, si différentes qu'elles peuvent paraître opposées au lecteur non averti, sont en fait complémentaires. Mais complémentaires absolument. L'une se réfère au monde matériel et aux tentatives permanentes auxquelles l'homme s'efforce pour pénétrer les secrets de la matière ; ses outils se nomment alors expérimentation, mathématiques, raisonnement, rationalité, hypothèses - vérifiées ou non, et toutes autres techniques dont la science se sert quotidiennement pour le plus grand profit du progrès technologique. L'autre se rapporte au domaine irrationnel et ses outils sont d'abord la perception intuitive, la sensation et le langage des Symboles.

Remarquons d'ailleurs ici que Fabre d'Olivet remplace le mot "arbre" par le terme "substance". Que l'on accepte ou pas cette variante dans la traduction, elle n'en ouvre pas moins une porte vers une autre compréhension du texte. L'arbre ne peut plus alors être considéré comme une pièce rapportée dans cette enceinte, au même titre que n'importe quelle plante dans un jardin, mais évidemment comme partie intégrante du tout, parcelle de lumière dans la grande Lumière précédemment évoquée.