La Tentation

Versets 4 & 5

 

En réfutant l'affirmation de la Femme, le Serpent propose une autre compréhension de la parole de Dieu. Ainsi, il met le doute dans l'esprit de la Femme, il l'oblige à se demander si elle a vraiment bien compris le commandement qui lui était adressé, ou plus exactement qui était adressé à l'Homme androgyne avant la séparation.

Le doute n'est-il pas un des éléments constitutifs de la liberté de pensée, le plus fondamental peut-être? Et l'acte que s'apprêtent à accomplir la Femme et l'Homme doit, pour acquérir toute la plénitude de sa signification, être avant tout un acte de liberté.

Le doute n'est-il pas ainsi le premier pas vers la Sagesse?

 

 

On peut remarquer ici que, si la T.O.B. utilise les mots bonheur et malheur, les autres versions font apparaître une variante importante. The Revised Standard Version ainsi que les trois autres versions traduisent : "… le bien et le mal".

Le bien et le mal sont des notions morales, quasi absolues. C'est-à-dire que les hommes ont toujours estimé être capables de les différencier clairement et ils ont voulu y ranger les pensées, les paroles et les actes qui s'y rattachent respectivement. C'est dire que ces deux valeurs sont considérées comme devant permettre de juger - et selon le cas de récompenser ou de punir - les individus.

Définir le bien et le mal, préciser leur frontière commune, le moment où l'on passe de l'un à l'autre, c'est permettre à la justice humaine de s'exercer selon des critères reconnus et sensés être connus de tous. Posséder la connaissance du bien et du mal, c'est être capable - au moins en théorie - de se plier aux règles de la morale et donc être responsable en cas d'infraction. Ceci est une des conditions fondamentales de la vie en société. Or Adam et Eve étaient dès cet instant appelés à fonder une communauté de quelque importance, n'est-il pas vrai?



Par contre, le bonheur et le malheur possèdent une dimension subjective prépondérante, qui leur ôte toute possibilité d'être considérés comme des étalons de référence. Le bonheur et le malheur sont des situations vécues par des êtres sensibles, des sentiments ressentis comme tels selon l'état d'esprit de chacun. Ainsi Job sur son fumier était considéré comme très malheureux par son entourage, alors qu'il ne partageait pas ce sentiment pour lui-même, et qu'en tout cas il ne s'en plaignait pas à Dieu qu'il remerciait pour tout.



Pour qu'un texte aussi important dans l'histoire de l'humanité autorise deux traductions aussi différentes que celles que nous venons de citer, cela indique que le texte original est soit bien vague, soit particulièrement riche de sens. Que chacun se détermine librement par rapport à ces deux possibilités, qui ne sont d'ailleurs pas incompatibles.


 

Une des clefs pour la compréhension de ce passage consiste à passer du deuxième niveau de lecture - niveau social, moral - au troisième niveau, purement symbolique.

Là, ni le bien ni le mal n'ont plus de signification en tant que tels ; ils ne représentent plus que les deux éléments du tout, aussi nécessaires l'un que l'autre à l'équilibre, à l'harmonie de l'Univers.

Cet arbre n'est donc pas porteur du savoir de ce qui est permis ou interdit, mais de la connaissance de ce qui est, de la connaissance de soi.

 

Une autre question posée à l'analyste est celle de l'affirmation avancée par le Serpent : "Non, vous ne mourrez pas".

Si le Serpent dit ici la vérité, ainsi que je l'ai supposé plus haut, il annonce la parcelle divine contenue dans l'Homme, la venue du Christ et la vie éternelle.

La transcription de Fabre d'Olivet éclaire d'ailleurs cette compréhension du verset 4 :

4. Alors Nahash, l'attract originel, reprit : non, ce n'est pas de mort que vous vous ferez inévitablement mourir.


Que signifie ne pas mourir de la mort? Peut-on mourir d'autre chose que de la mort? Qu'est-ce qu'une telle contradiction apparente peut recouvrir?

"Non, vous ne mourrez pas" ne suppose donc pas absolument que cette immortalité doive être physique. Le Serpent annonce en fait ici l'immortalité de l'âme et non du corps. C'est : "votre âme ne mourra pas, votre nature profonde, intime, ne mourra pas ; vous quitterez ce monde matériel pour retourner à l'unité divine" qu'il faut entendre ici.

Cela signifie donc que la mort promise au verset 3 n'est pas la mort physique qui attend chacun de nous à l'issue du chemin. Cette mort annoncée est bien la mort symbolique, la mort initiatique dont l'effet sera décrit au verset 7. Et si l'on croit en une vie après la vie, toute mort n'est donc qu'apparente et par conséquent symbolique.


 

Pour autant, il est évident que cette analyse n'est pas la seule possible et je ne voudrais pas que l'expression de ma propre vision soit un obstacle à ce que chacun puisse chercher son chemin propre.

 

Afin de faire toucher du doigt à quel point ces chemins peuvent être différents dans leur multiplicité, je citerai, pour clore ce chapitre, une des analyses du Zohar:

Il déclara à la femme : le Saint, béni soit-Il, créa le monde grâce à l'arbre de la connaissance, mangez-en et soyez-en sûrs " Vous serez comme Elohim, connaissant le bien et le mal ". Ainsi Elohim est-il appelé : " Arbre de la connaissance du bien et du mal ". Rabbi Juda protesta : Le serpent n'a pas pu parler ainsi, car s'il avait dit que le Saint, béni soit-Il, créa le monde avec cet arbre, il aurait dit vrai. L'arbre de la connaissance était en effet comme une cognée dans la main du bûcheron. Mais le serpent dit ceci : Le Saint, béni soit-Il, mangea de cet arbre et il créa aussitôt le monde. Mangez-en donc et vous serez les créateurs de mondes. Et comme " Elohim sait qu'au jour où vous en mangerez vous serez comme des dieux ", et que tout artisan hait son collègue, il vous a commandé de n'en pas manger. Rabbi Isaac dit : Toutes les paroles du serpent, sans exception, n'étaient que mensonge ! Dès le début de son discours il mentit en affirmant qu'Elohim dit " Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin ", ce qui est le strict contraire de la vérité, car il est écrit : " De tout arbre du jardin, tu mangeras " Tous les arbres leur étaient permis.