La Désobéissance

Verset 6

 

 

Un autre éclairage peut-être trouvé en se référant à l'Odyssée d'Homère.

"… ; elle répond cette toute divine :
Circé : - A quoi bon ce souci d'un pilote à ton bord? Pars! et, dressant le mat, déploie les blanches voiles! puis, assis, laisse faire au souffle du Borée qui vous emportera."


 


 

 

Ainsi, comme le fera plus tard, suivant les directives de la magicienne et dans le cadre d'une toute autre mythologie, Odysseus, fils de Laërte, sur son navire, Adam navigue-t-il, dans le Jardin d'Eden, "sans désir et sans crainte", guidé par cette "toute divine" qu'est déjà, sans le savoir vraisemblablement, celle qui sera bientôt Eve, et qui n'est encore que "Aïsha, la faculté volitive". Mais y a-t-il véritablement une si grande différence, à cet instant du moins, et au plan symbolique exclusivement, entre la future Eve et la future ( ? ) Circé?

La réponse est au cœur de chacun!

Mais le texte lui-même, dans toutes les traductions, nous apporte une réponse possible.

 

La chute de l'Homme, Le Titien (1480-1576)
Musée du Prado, Madrid

 

Eve mange d'abord, et ce n'est qu'après qu'elle en donne à l'homme qui mange à son tour.


Ceci peut nous permettre de comprendre mieux encore.


De tout temps, le Serpent, créé par Dieu dans ce but, savait quel rôle était assigné à Eve, alors qu'elle-même l'ignorait encore. Donc la Femme, encore inconsciente à cet instant de son rôle d'initiatrice, ne pouvait être amenée à le remplir - au moins à en effectuer le premier geste, le premier pas - que par ce qui est traditionnellement nommé "la tentation", et qui n'est, selon ma perception, qu'une incitation.


Eve ayant mangé le fruit prit immédiatement conscience de son devoir d'initiatrice et, pour l'assumer, pour accomplir pleinement la tâche qui lui était de ce fait assignée, elle fit également manger du fruit à l'homme. Autrement dit, elle lui permit de vivre la transformation potentiellement incluse dans l'initiation.

 

Ceci, me semble-t-il, est d'ailleurs souligné, même indirectement, par différents rabbins ainsi que dans le Livre d'Adam :

"Adam s'ébahit de la nudité d'Eve, car sa splendide peau externe, une nappe de lumière lisse comme l'ongle, avait disparu. Mais bien que la beauté de son corps interne, brillant comme une perle blanche, le ravît, il lutta pendant trois heures contre la tentation de manger pour devenir comme elle, tenant tout le temps le fruit dans sa main. A la fin, il dit : "Eve, j'aimerais mieux mourir que de te survivre. Si la mort venait à réclamer ton esprit, Dieu ne pourrait jamais me consoler avec une autre femme qui t'égale en beauté!" Ce disant, il goûta le fruit, et il perdit lui aussi sa peau externe de lumière."



Plusieurs points me paraissent devoir être soulignés dans ce passage, soit du fait de leur signification particulière ou parce qu'ils diffèrent notablement du texte biblique.

Aucune des versions sur lesquelles repose cette étude ne fait allusion à une peau externe de lumière, que ce soit pour la Femme ou pour l'Homme. De même, les sentiments d'Adam à l'égard d'Eve, tels que rapportés ici, semblent un anthropomorphisme inversé. En effet, alors qu'il n'a pas encore goûté le fruit, donc qu'il n'a pas encore franchit le premier pas vers la Connaissance, il semble savoir déjà ce que seule l'initiation lui permettra de comprendre et en particulier, la notion de mort, qui ne peut, à cet instant, que lui être totalement étrangère.

Un autre point me paraît plus riche de signification symbolique. Il est écrit qu'Adam lutta pendant trois heures avant de manger le fruit. Pourquoi trois heures et non deux ou quatre. Et de quelles heures s'agit-il? Je laisse à chacun le soin de chercher les réponses possibles à ces questions.


 

Je crois nécessaire de souligner ici une variante significative entre le texte proposé par Fabre d'Olivet et les autres versions.

Alors que ces dernières utilisent le verbe manger, Fabre d'Olivet préfère se nourrir.

Quel enseignement peut-on tirer de ces deux choix?

Posons-nous simplement la question, tant aux plans linguistique que philosophique ; la réponse peut-être nous apparaîtra-t-elle d'elle même?

Quelle différence existe-t-il entre le fait de manger et celui de se nourrir ?

Manger est un acte purement physique qui consiste à ingérer des aliments dans le but de reconstituer ses réserves énergétiques, donc de se nourrir. Se nourrir est donc le résultat, le but recherché par l'acte de manger.

Les motivations qui poussent un individu à manger peuvent être différentes selon la personne et le moment ; on peut manger en quantité adaptée aux besoins pour assouvir une faim bien naturelle ou bien par gourmandise au-delà même de la satiété. On voit par là que manger par gourmandise ce n'est plus se nourrir.

En ce sens, le verbe nourrir contient une dimension supplémentaire d'enrichissement, de résultat. Il contient également une dimension philosophique. On peut se nourrir d'autre chose que d'aliments physiques. Ainsi nourrir peut avoir le sens d'éduquer, former, élever. On peut nourrir son esprit, son cœur, son âme.

Et n'est-ce pas ce qu'ils firent?


 

La fin de ce verset pose une autre question. Contrairement à la T.O.B. qui utilise le mot "mari", la Bible Chouraqui choisit le terme "homme".

La nuance doit être soulignée, me semble-t-il, car ce n'est qu'au chapitre 4, verset 1 qu'il est dit : "L'homme connut Eve sa femme…". Cela marque bien que la relation existant entre l'homme et la femme a changé de nature.

Au verset 6, le terme "mari" doit plus être compris comme celui de "compagnon" que comme "amant". (L'acte même du partage du fruit peut d'ailleurs être perçu comme équivalent - toute chose égale par ailleurs - au partage de la nourriture induit dans le mot "compagnon". ) Et cela va dans le sens d'une nature non encore matérialisée du couple symbolique à ce moment du récit.

Le traduction de Fabre d'Olivet renforce encore cette perception quand il remplace les mots "mari" et "homme" par "son principe intellectuel, Aïsh, auquel elle était étroitement unie". Certes la traduction est moins élégante mais, une fois encore, elle propose une autre vision de ce texte.


 

Ce passage comporte un autre aspect remarquable et susceptible, en apportant un éclairage supplémentaire, de permettre un approfondissement de sa signification.

Depuis le début du chapitre, seuls le Serpent et la Femme se sont exprimés, alors que l'Homme restait à l'écart, silencieux. Il faudra attendre le verset 10 pour qu'il parle, afin de répondre à l'interrogation de Dieu.

Peut-on considérer que ceci soit sans signification, dans un récit intégralement signifiant?

L'Homme est silencieux aussi longtemps qu'il n'a pas franchi le pas, qu'il n'est pas entré dans cet autre monde que l'initiation lui a fait découvrir. Et même alors, ses paroles sont limitées.

Contrairement aux règles prescrites par certains rituels encore en vigueur, je ne pense pas que cela signifie que le silence lui soit imposé… par qui le serait-il ? Il me semble simplement qu'à ce moment précis, Adam perçoit qu'il n'a pas encore la capacité de dire, il prend conscience peu à peu, en silence, de ce qu'il est devenu ; comme étourdit il lui faut reprendre ses esprits. Déjà il n'est plus une entité symbolique, mais un homme de conscience.


 

Pour conclure cette tentative de compréhension des 6 premiers versets, et afin d'éclairer la suite de notre réflexion à partir de variantes comportant d'importantes différences, il me paraît utile de nous référer un fois encore à certains aspects des mythes hébreux :

"Le serpent avait poussé Eve brutalement contre l'Arbre de la Connaissance en disant : "Tu n'es pas morte d'avoir touché cet arbre, et tu ne mourras pas non plus d'avoir mangé son fruit!" Il dit aussi : "Les derniers créés ont pouvoir sur les premiers. Toi et Adam, créés les derniers de tous, vous avez pouvoir sur le monde entier ; mange donc et acquiers la sagesse, de peur que Dieu n'envoie de nouvelles créatures usurper votre pouvoir!" Quand les épaules d'Eve touchèrent l'arbre, elle vit approcher la Mort. "Voici qu'il me faut mourir, gémit-elle, et Dieu va donner à Adam une nouvelle épouse! Laisse-moi le persuader de manger comme je l'ai fait, en sorte que, si nous devons mourir tous les deux, nous mourions ensemble ; et que sinon, nous vivions ensemble." Elle cueillit un fruit et en mangea, puis, en pleurant, elle supplia Adam jusqu'à ce qu'il voulut bien le partager."



Cette variante mythique, due, selon Robert Graves et Raphael Patai, à différentes sources, modifie sensiblement le récit biblique et en fixe la compréhension en la rapprochant d'une tradition non canonique qui voudrait que Dieu, avant de créer l'Eve de la Genèse, ait fait deux premières tentatives infructueuses, Lilith et la première Eve.

"Dieu forma ensuite Lilith, la première femme, tout comme il avait formé Adam, sauf qu'il utilisa des immondices et de la boue au lieu de poussière pure…
Jamais Adam et Lilith ne s'entendirent ; car lorsqu'il voulait coucher avec elle, elle s'offusquait de la position étendue qu'il exigeait. "Pourquoi dois-je me coucher sous toi? demandait-elle. Moi aussi j'ai été faite avec de la poussière, et je suis donc ton égale. "Comme Adam essayait de la contraindre à obéir de force, Lilith dans sa rage, prononça le nom magique de Dieu, s'éleva dans les airs et le quitta.

N'ayant pas réussi à doter Adam d'une compagne adéquate, Dieu, sans se décourager, fit une nouvelle tentative : il façonna sous les yeux d'Adam l'anatomie d'une femme en se servant d'os, de tissus, de muscles, de sang et de sécrétions glandulaires, puis en recouvrant le tout de peau et en ajoutant des touffes de poils par endroits. Sa vue causa un tel dégoût à Adam que, même lorsque cette femme, la première Eve, se tint là debout dans toute sa beauté, il éprouva une répugnance invincible. Dieu comprit qu'il avait échoué une fois de plus, et il emporta la première Eve. Où alla-t-elle? Nul ne le sait exactement."


Mais, puisque ce récit ne figure pas (ou plus) dans la Bible canonique, je ne le cite évidemment que pour mémoire, afin de permettre à chacun d'approfondir sa réflexion le cas échéant.