La Connaissance

Verset 7

 


Le Paradis Terrestre, le Jardin d'Eden, était parcouru par quatre fleuves, comme il est écrit dans la Genèse, chapitre 2, verset 10 :

"Un fleuve sortait d'Eden pour irriguer le jardin ; de là il se partageait pour former quatre bras." T.O.B.


Traditionnellement, mers, fleuves et rivières sont porteurs de Connaissance. Ce sont des lieux où la Connaissance est protégée, mise en réserve pour qui viendra la chercher. Ce sont des lieux aussi où le chercheur de Connaissance, même involontaire, finira par trouver ce qu'il doit inévitablement trouver. Ainsi Jonas, s'il fut avalé par une "baleine" passa trois jours dans la nuit, certes, mais au fond de l'eau!

Ainsi que la écrit Robert-Jacques Thibaud dans son ouvrage:

"Présents dès l'aurore du monde, les fleuves symbolisent l'énergie et la fertilité des eaux, comme le montrent les nombreux dieux-fleuves, pères de pays, de civilisation ou de héros fondateurs de villes… Pour les Celtes et les cultures anti-ques, les fleuves et les rivières possédaient la Connaissance et illustraient les cycles de Vie…"


Cette Connaissance est donc potentiellement présente dans le Jardin d'Eden. Le fait que l'existence de ces fleuves soit soulignée avec insistance nous le montre clairement. Cette Connaissance est présente et donc disponible. Il reste alors à l'atteindre et à l'intégrer. De ce point de vue le chapitre 3 de la Genèse est la réalisation de ce qui est préparé au chapitre 2.


 

A ce point de notre recherche, nous devons considérer le choix de la feuille de figuier pour la confection des pagnes, ceintures ou tabliers , selon le mot que l'on préférera.

 

Fresque du IIIème siècle
Catacombes de St Piretro et St Marcellino, Rome

 

On peut se demander pourquoi la tradition a toujours transmis l'image de la feuille de vigne en lieu et place de la feuille de figuier, qui figure clairement dans le texte.


Une première réponse pourrait être liée à la compréhension immédiate de l'auditoire : alors que la vigne était répandue à peu près partout en Europe dès le haut Moyen Âge, le figuier ne pousse que dans certaines contrées méridionales. Il était donc plus aisé de transmettre une image immédiatement perceptible et qui, de ce fait, ne nécessitait aucun commentaire explicatif, en particulier au niveau de la statuaire et de l'iconographie.


On peut également supposer que la ressemblance physique entre ces deux feuilles, au moins dans leur forme apparente, ait pu entraîner une confusion qui s'est perpétuée au fil des siècles, en particulier du fait que l'Eglise interdisait la lecture directe de la Bible.

Une autre réponse consisterait à rapprocher ce passage du Chapitre 9, verset 21 et suivants de la Genèse, qui conte l'enivrement de Noé, ainsi, bien évidemment, que du récit de la Cène rapporté par les Evangiles, lorsque Jésus compare le vin à son propre sang et qu'il institue ainsi l'eucharistie.

 

Quelles que soient la ou les raisons qui ont présidé au changement de nature de ce feuillage, revenons à l'origine.

Pourquoi le texte évoque-t-il la feuille de figuier, plutôt que n'importe quelle autre feuille, alors que tous les arbres étaient créés, ainsi qu'il est écrit :

11 Dieu dit : "Que la terre se couvre de verdure, d'herbe qui rend féconde sa semence, d'arbres fruitiers qui, selon leur espèce, portent sur terre des fruits ayant en eux-mêmes leur semence!" Il en fut ainsi.
12 La terre produisit de la verdure, de l'herbe qui rend féconde sa semence selon son espèce, des arbres qui portent des fruits ayant eux-mêmes leur semence selon leur espèce. Dieu vit que cela était bon.
13 Il y eut un soir, il y eut un matin : troisième jour."
Genèse, chapitre 1.

 

La feuille de figuier, outre qu'elle appartient à un arbre qui pousse plus couramment dans les pays chauds, ainsi qu'il a été dit, la feuille de figuier possède des caractéristiques physiques pouvant être considérées comme porteuses d'une forte signification symbolique.

La feuille de figuier est une feuille dentée à trois folioles, proche dans son aspect de la feuille de vigne, et intégrant donc en elle toute la symbolique du nombre trois, en ce qu'il rejoint l'unité.

Mais qui dit "feuille de figuier" dit fruit, donc figue.

Bien que la nature du fruit de l'arbre de la connaissance ne soit pas précisée, on ne peut exclure qu'il s'agisse de la figue.

Ce fruit, en effet, présente des caractéristiques exceptionnelles, porteuses d'une symbolique particulièrement riche. A l'intérieur d'une enveloppe verte qui éclate lorsqu'elle est mure, la figue présente une chair rouge - presque rouge sang - mélangée de dizaines de graines, nombreuses comme à l'infini, parce qu'impossibles à compter.

Pourquoi ne pas établir ici une comparaison avec la grenade, qui présente les mêmes caractéristiques apparentes, et dont le symbolisme est celui de la multitude, présente ou à venir ?

Et ceci nous amène à une autre compréhension possible.

Cette hypothèse est évoquée - apparemment comme une certitude - par Henri Tisot dans son livre La Rencontre :

" Le figuier et l'arbre de la connaissance du bien et du mal du jardin d'Eden ne font qu'un, et tous deux sont la préfiguration de cette Torah que Dieu dictera plus tard à Moïse sur le mont Sinaï. "


Si l'on admet cette compréhension de ce passage, l'image d'Adam et Eve se confectionnant des pagnes ou des tabliers en feuilles de figuiers change de signification. Il ne s'agit plus alors d'une réaction de pudeur effarouchée, peut compréhensible dans ce contexte, mais d'un acte délibéré signifiant : maintenant que nous savons que nous sommes nus, c'est-à-dire qu'il nous reste tout à apprendre, nous allons nous protéger en nous abritant derrière la Torah, c'est-à-dire la Loi de Dieu. Le chemin qui mène à la Connaissance est long, ardu, souvent douloureux, et cette protection est à la fois une armure et un guide.

En cela, l'exégèse rejoint la traduction choisie pour la version en langue anglaise. En effet, cette utilisation du mot apron = tablier peut nous ouvrir une porte vers une autre compréhension possible du sens symbolique de ce passage.


Le verset 25 du chapitre 2 de la Genèse dit ceci :
25 Tous deux étaient nus, l'homme et sa femme, sans se faire mutuellement honte.

Comment comprendre cette affirmation ?

Supposons que la nudité dont il est ici question ne soit pas physique - contrairement à l'apparence - mais morale, ou plus exactement spirituelle. Parce qu'ils n'avaient nulle conscience d'être, Adam et Eve ne pouvaient avoir honte, non de leur nudité, mais de leur imperfection. Et pour ma part, je traduis cela par l'idée qu'ils n'avaient pas conscience du che-min à parcourir pour atteindre l'état de conscience suprême, c'est-à-dire pour rejoindre l'Unité dans la Lumière.

Et cela s'exprime clairement dans les paroles du serpent qui affirme : "vous serez comme des dieux". Cette phrase est, à mon sens, plus claire dans la version Chouraqui qui écrit : "vous serez comme Elohim" .

Cela signifie, non pas vous serez comme Dieu, à l'égal de Dieu, mais vous aurez la capacité, la potentialité de vous élever vers le niveau de conscience nécessaire à vous rapprocher de Dieu.


Mais qu'est-ce que cette capacité, sinon celle qu'apporte l'initiation, qu'est-ce que cette potentialité, sinon celle du chemin initiatique qui s'offre à tout initié?

Donc, selon cette optique, en mangeant le fruit de la Connaissance, Adam et Eve furent initiés par cette épreuve indispensable ; c'est-à-dire qu'ils quittèrent leur état premier d'êtres inconscients et aveugles pour atteindre à celui d'êtres humains, conscients de leur propre existence, de leurs faiblesses, mais aussi de leurs forces, de leurs potentialités.

L'homme était devenu l'Homme, et peu importe qu'il fut mâle ou femelle.

Un point cependant peut nous inciter à restreindre cette dernière affirmation.

Dans l'ordre du récit, Eve, incitée par le serpent, fut la première à prendre le fruit et à le manger : "Elle en prit un fruit dont elle mangea, elle en donna aussi à son mari qui était avec elle et il en mangea." Ce n'est donc que sur l'incitation de sa compagne qu'Adam franchit le pas, ce n'est que grâce à la Femme, et après elle, que l'Homme fut initié.

Ceci rejoint tous les mythes, égyptiens, grecs et autres, fondateurs par définition, où le héros, masculin, est toujours initié par une femme, déesse ou mortelle, elle-même n'ayant la plupart du temps pas eu besoin de passer par les mêmes épreuves, par la même préparation, pour posséder la Connaissance qu'elle va transmettre.

Eve est donc l'initiatrice d'Adam, et l'on peut se demander si ce n'est pas pour dissimuler cette évidence que les églises ont toujours proclamé qu'il s'agissait d'une faute et que de ce fait la femme était inférieure à l'homme?


 

Pour continuer à proposer une base de réflexion différente de la mienne, voici deux passages du Zohar qui offrent un tout autre éclairage et que l'analyste sincère ne peut se permettre de négliger.

"Les yeux de l'un et de l'autre s'ouvrirent". Rabbi Hiya dit : Leurs yeux se dessillèrent, les laissant voir tous les maux du monde, qu'ils n'avaient jamais rencontrés avant. Dès qu'ils surent, dès qu'ils ouvrirent les yeux à la connaissance du mal, "Ils connurent qu'ils étaient nus" , qu'ils avaient perdu la splendeur suprême qui les recouvrait, et qui maintenant s'est retirée d'eux, les laissant nus. "Ils cousirent des feuilles de figuier" : ils se rapprochèrent l'un de l'autre pour s'abriter sous les ombres de l'arbre dont ils venaient de manger - ombres appelées "feuilles d'arbre". "Ils s'en firent des ceintures". Rabbi Yossi dit : Quant ils acquirent la connaissance de ce monde et qu'ils s'y attachèrent, ils virent ce monde gouverné par ces "feuilles de l'arbre". Ils s'en firent donc une force pour être grâce à elle puissants en ce monde. Ils apprirent ainsi toutes les techniques magiques existantes afin de se ceindre d'épées, utilisant les feuilles de l'arbre comme moyen de défense.

…quand Adam faillit, le Saint, béni soit-Il, lui reprit son armure faite des saintes lettres de lumière dont Il le protégeait. Alors (Adam et Eve) virent et comprirent qu'ils en étaient dépouillés, ce qu'expriment les mots : "Ils surent qu'ils étaient nus". Ils étaient auparavant vêtus de ces couronnes précieuses et protectrices, qui sont la liberté absolue. Aussitôt qu'ils faillirent, ils en furent dévêtus. Ils surent alors que la mort les appelait et ils comprirent qu'ils étaient dévêtus de la liberté absolue, ce qui les rendit mortels, eux et le monde entier. [53b]

Je me dois cependant d'ajouter que cette vision ne m'a personnellement rien apporté, sans doute par manque d'étude, peut-être parce que trop différente, trop éloignée de ma nature profonde, de mon sentiment, de mon intelligence du cœur?


 

Pour éclairer selon un autre angle encore le passage d'Adam et Eve de l'état spirituel à l'état matériel, c'est-à-dire de leur chute dans la matière, ainsi que le lien que cet épisode comporte avec le message du Christ et sa Passion, le lecteur intéressé pourra lire avec profit les huit principes de l'incarnation selon la science sacrée de l'Egypte pharaonique, tels que proposés par R.A. Schwaller de Lubicz.