L'Aveu

Versets 8 à 13

 

Scène étonnante, qui a toute l'apparence d'être paisible et poétique : le propriétaire d'un jardin s'y promène tranquillement peu avant la fin du jour, alors que la chaleur du midi commence à s'estomper. Il y découvre, surpris, une situation imprévue! Scène banalement quotidienne, qui semble presque déplacée en ce lieu mythique. Et pourtant…!

 

A cet instant, le lecteur attentif et sincère est lui-même surpris. Comment se peut-il que Dieu, qui est partout présenté comme omnipotent et omniscient, ne soit pas informé de l'événement? Cela ne correspond pas à la nature divine et il faut sans doute interpréter cette contradiction comme un signal d'alarme : ce passage possède une autre signification.

Pour moi, cela signifie que l'apparence doit être dépassée pour tenter de percevoir ce qui est situé derrière. Tentons donc…


 

Pour la première fois dans ce chapitre, Dieu apparaît, se promenant "dans le jardin au souffle du jour". Si Dieu apparaît pour la première fois, s'Il revient, c'est donc qu'Il était absent jusqu'à cet instant :
"Provisoirement, dirons-nous, Dieu sort de l'absence."
Où qu'Il se soit trouvé, pourquoi s'était-Il absenté, au moins en apparence ?

Dieu, évidemment, n'ignorait rien de ce qui allait se passer, sinon il ne s'agirait plus de Dieu.

Il savait donc que l'Homme allait devoir prendre une décision, faire un choix : manger ou ne pas manger le fruit de la Connaissance, transgresser ou non l'interdit; quel que soit le résultat de ce choix, le fait même d'avoir à prendre cette décision était un acte de liberté.

Or Dieu savait une chose que l'Homme ignorait encore : Dieu présent au regard de l'Homme, la liberté de celui-ci en eut été diminuée, sinon même annihilée; et ce d'autant plus que Dieu connaissait d'avance quelle décision serait prise.

Dieu se devait donc de disparaître à la conscience de l'Homme, de quitter momentanément son environnement immédiat, tant psychologique que physique (pour peu que ces termes aient un sens en ce contexte?). Dieu se devait de paraître absent afin de permettre à l'Homme de mettre en œuvre toute sa liberté, sans frein, sans restriction, "sans désir et sans crainte"! L'Homme, pour être libre, devait ne pas se sentir surveillé, et donc devait effectivement ne pas l'être.

 

Mais si Dieu revient, ce n'est pas à l'improviste : il prévient en faisant entendre sa voix avant de se montrer. Ce faisant, il donne à l'homme et à la femme le temps de se cacher. Au-delà de la signification morale et psychologique que l'on peut y trouver je vois dans cette scène une portée symbolique précise.

Toute initiation comporte un passage de la ténèbre à la lumière, puis un temps d'écoute dans le silence.

Adam et Eve venant de recevoir la Lumière de la Connaissance doivent d'abord écouter la voix de Dieu, pour tenter de L'entendre, avant de parler, pour tenter de Lui répondre.


 

Au verset 9, il est écrit :

Le SEIGNEUR Dieu appela l'homme et lui dit : "Où es-tu?"

selon la traduction de la T.O.B.

Pour le première fois également dans ce chapitre, Dieu appelle Adam ; pour la première fois dans cet épisode, le Verbe de Dieu, à nouveau, est créateur.

De même qu'au chapitre 2 il est écrit :
"20 l'homme désigna par leur nom tout bétail, tout oiseau du ciel et toute bête des champs…" T.O.B.
ce qui complétait en quelque sorte leur création en faisant d'eux des "êtres vivants", de même Dieu, en appelant Adam en cet instant en fait un "être vivant", c'est-à-dire le "reçoit, crée et constitue" dans son nouvel état, sa nouvelle nature, son nouveau nom.

Il était "l'Adam", l'Homme, il devient "Adam" c'est-à-dire lui-même en tant qu'individu véritablement dissocié de sa gangue, véritablement libre donc, puisque conscient, puisque "connaissant".

Il était non reproductible puisque stérile, prototype unique de l'Humanité potentielle, il devient le premier élément finalisé de l'humanité en gestation.

En synthétisant en lui les deux éléments, spirituel et animal, qui définissent l'être humain, Adam devient capable de se reproduire et projette ainsi l'humanité dans l'avenir.

 

 

Revenant de cette absence provisoire, Dieu appelle et pose une ques-tion : "Où es-tu?"

Cette question, en apparence fort simple, pose en fait un difficile problème.

Le sens premier, apparemment évident d'une telle question, serait, dans n'importe quel autre contexte : où te caches-tu? montre-toi, je ne parviens pas à te trouver!

Mais ceci n'est pas acceptable car, bien évidemment, Dieu sait où se tient Adam, il le voit, l'a toujours su, toujours vu.

Comme le précisent les commentateurs:

"En fait, ce que dit Dieu à Adam pourrait se traduire tout simplement par : "Où te situes-tu dorénavant?" Les rabbins du Talmud ont proposé plusieurs au-tres traductions de cette question-exclamation : "Comment as-tu osé? Comment as-tu pu aller aussi loin? …"


 

 

Apparemment, Fabre d'Olivet propose une interprétation proche :

"Mais IHOAH, l'Etre des êtres, se fit entendre à Adam, et lui dit : où t'a porté ta volonté?"


 

En fait, me semble-t-il, cette traduction n'induit pas la même signification, et me paraît beaucoup plus en harmonie avec ce que je perçois comme étant le sens profond de ce passage.

En effet, lorsque Dieu pose la question "Où es-tu?", il demande en fait à Adam : "Voyons, où en es-tu arrivé de ton évolution, de ta prise de conscience? Quel chemin as-tu parcouru?" En incitant Adam à mesurer la distance qui le sépare alors de son point de départ, Dieu lui offre deux enseignements : Il l'oblige à prendre conscience du fait même qu'il est transformé et Il lui montre qu'il est plus important de mesurer le chemin parcouru que le chemin à parcourir.

Peu importe en fait le chemin qui reste à parcourir puisque, par nature, le but poursuivi se situe à l'infini ; la distance n'est donc pas mesurable.

Mais à l'inverse, le chemin parcouru est connu et mesurable. Il suffit pour cela de se retourner sur soi-même avec sincérité, de se regarder dans un miroir et de s'interroger : où étais-je, où suis-je, qu'étais-je, que suis-je devenu?

Question fondamentale, plus importante à mon sens que la réponse, quelle qu'elle soit!

Revenons au commentaire:

"Cette question qui, en hébreu, tient en un seul mot : Ayéka, le Judaïsme lui a conféré une valeur exceptionnelle. N'oublions pas que, somme toute, c'est le pre-mier mot que Dieu adresse à l'homme dans on histoire. Le premier rapport du di-vin à la conscience humaine tient en une question, et sa valeur exceptionnelle, bien entendu, c'est que cette question est permanente et universelle. A tout homme, à tout moment, Dieu demande : "Où es-tu?"

"…nos rabbins nous invitent à lire autrement ce mot Ayéka : "Où es-tu?". Ils observent qu'on peut le lire aussi Ey'ha : "Comment!" …


 

 

 

 

 

Que signifie cet éventuel "Comment" ? Est-ce l'exclamation du précepteur exaspéré par l'élève désobéissant vers lequel il s'écrit : "Comment peux-tu commettre de telles bêtises, comment peux-tu être aussi désobéissant!"? Ou bien ne serait-ce pas plutôt le conseil avisé du maître à son disciple : "Comment as-tu réussi à franchir ce difficile obstacle? Cherche en toi-même, prends conscience de tes capacités, des moyens dont tu disposes, de ta liberté." Ne serait-ce pas déjà "connais-toi toi-même et tu connaîtras l'univers et les dieux"?

Je laisse à chacun le soin de choisir en son âme et conscience.


 

Dieu est alors représenté comme un simple bourgeois qui, découvrant qu'un événement imprévu s'est déroulé en son absence, interroge les acteurs et les témoins pour tenter de comprendre se qui s'est passé. Il pose des questions… et l'une de ses questions contient implicitement la réponse : "Est-ce que tu as mangé de l'arbre dont je t'avais prescrit de ne pas manger?" Dieu sait de toute évidence ce qui est arrivé, Il n'interroge pas n'importe comment, Ses questions sont orientées pour atteindre directement à la seule réponse possible, qu'Il connaît d'avance.

Mais la question malgré tout est posée. Et sans doute est-ce cela le plus important: poser la question - la réponse étant relativement secondaire.
Mais non pas le fait de répondre. Car ici, à mon sens, Dieu donne à l'Homme la possibilité de faire jouer sa liberté, qui déterminera toute la suite. L'Homme, à cet instant, a le choix entre trois possibilités : refuser de répondre en restant silencieux, répondre par un mensonge ou bien dire la vérité. Et, différant en cela de Perceval qui reste silencieux devant le Roi pêcheur, il choisit de dire la vérité!

En précisant : "La femme que tu as mise auprès de moi, c'est elle qui m'a donné du fruit de l'arbre, et j'en ai mangé", l'homme ne commet pas, malgré les apparences, une dénonciation, un cafardage. Il ne s'agit pas ici, une fois de plus, de notions de morale , de loyauté envers l'un ou l'autre, d'obéissance à telle valeur ou à telle personne. Il s'agit d'un symbolisme d'une richesse difficilement accessible, celui de la chaîne des causes, réactions et effets , le symbolisme de la Vie. C'est pourquoi l'homme reconnaît explicitement que la femme est à l'origine de sa transformation - de sa transmutation - et que sans elle il n'aurait rien fait, car sans elle il n'aurait rien pu faire.

Et la femme à son tour désigne la cause première de son action, l'origine de son choix, le serpent, la wouivre.

Si la réponse d'Adam est moins importante dans son contenu que dans son existence, elle comporte pourtant une potentialité lourde de conséquences, ainsi que le soulignent les exégètes:

"…cette expression "j'ai mangé" est ambiguë, non pas dans sa traduction française, mais dans son intitulé hébraïque. La nature du langage hébraïque est telle que cette expression - vao'hel - peut désigner l'avenir aussi bien que le passé.
… Ainsi Adam et Eve disent "et je mangerai" pour dire "j'ai mangé"…
Rabbi Abba disait :
"Il n'est pas écrit ici
a'halti, j'ai mangé
mais vao'hel.
Cela signifie :
"j'ai mangé et je mangerai"
"




Adam affirme donc par là même qu'il recommencera : "j'ai mangé et je mangerai". Est-ce ici la réaction colérique d'un enfant désobéissant, têtu et obstiné qui, se rebellant face à la punition, répète pour se conforter dans son choix et réaffirmer sa révolte : tu as beau me punir, cela ne m'empêchera pas de recommencer?

On peut effectivement choisir cette explication, mais, pour ma part, je la rejette absolument.

A mon sens, la signification est tout autre.

Adam n'affirme aucune obstination boudeuse, bien au contraire ; il exprime ici sa compréhension parfaite du nouvel état qui est désormais le sien et qu'il pourrait exprimer ainsi : "je sais maintenant que je viens d'entamer un long cheminement qui me fera traverser de nombreuses autres épreuves initiatiques, souvent pénibles, parfois presque insurmontables, mais je ne me déroberai pas et, à nouveau, lorsque j'y serai contraint, je mangerai le fruit qui me sera présenté ; puis, le jour venu, j'accepterai de boire le calice jusqu'à la lie".


Sans doute ce passage est-il le plus évident raccourci entre l'Ancien et le Nouveau Testament, entre Adam et Jésus!