Les Conséquences

Versets 14 à 19


La plupart des exégètes de la Bible font allusion ou référence à Dieu en tant que démiurge sévère qui régulièrement punit l'humanité d'une manière ou d'une autre, ce dont les exemples ne manquent pas dans l'Ancien Testament.

Cette idée de punition semble découler de la notion de "péché originel" et de la sentence qui s'en est ensuivie, considérée comme une condamnation.

Mais pourquoi être toujours aussi négatif ?

Les malheurs et les catastrophes que le désordre de la nature est susceptible d'imposer à l'humanité sont bien assez nombreux sans qu'il soit nécessaire d'y ajouter ceux qui découleraient de la colère de Dieu!

Pour ma part, je ne parviens pas à croire à cet aspect des choses. Pour moi, Dieu n'est pas ce dieu vengeur et terrible, trop souvent évoqué. Le Père miséricordieux des Evangiles est beaucoup plus en harmonie avec ce que je ressens.


 

Ces six versets n° 14 à 19 - comme beaucoup d'autres - sont donc toujours compris comme une sentence, comme l'énoncé d'un jugement : l'Homme a commis un délit, une faute, Dieu, son Créateur, donc son juge suprême, décide de le punir et lui indique son châtiment.

Cela est peut-être le véritable sens de ce passage ; nul sans doute ne peut se reprocher de le comprendre ainsi.

Pourtant, pour ma part, je l'ai dit, je ne parviens pas à me convaincre que cela soit la seule voie, son unique signification.

Cela impliquerait que ce texte ne contienne qu'un message moral, donc moralisateur - toute faute doit être punie, seul le châtiment possède une valeur, etc - et cela ne me paraît pas possible.

En effet, je crois, avec Héraclite que

"Pour Dieu tout est bon et beau et juste ; les hommes tiennent certaines choses pour justes, les autres pour injustes"


C'est-à-dire, me semble-t-il, que la morale est le fait des hommes, exclusivement. Aussi utile, nécessaire, indispensable soit-elle, elle ne s'adresse qu'à des êtres imparfaits, qui, pour vivre en communauté, ont besoin de règles de conduite, de garde-fous. Si l'homme était parfait, s'il portait enfoui au plus profond de lui la Sagesse absolue, la Connaissance entière du bien et du mal, ainsi que de la nécessité de préserver l'harmonie qui les relie, il n'aurait nul besoin ni de morale ni de lois. C'est pourquoi les lois, qui découlent de la morale, ne sont pas faites pour Dieu, qui est un être parfait.

Sont-elles même faites directement par Dieu?

Dieu ne peut-il susciter en certains hommes une sagesse telle qu'ils deviennent capables de concevoir des règles morales pour les rédiger ensuite sous forme de lois? Ne peut-on supposer que c'est ainsi que Moïse reçut les Dix Commandements?

...

... si l'on admet ce postulat, cette conviction, Dieu ne peut pas voir l'acte commis par le premier Homme, comme mauvais et injuste. La signification de ce texte est ailleurs, de toute évidence.


 

Verset 14

 

Envisagées au premier degré de lecture, les paroles que ce texte prête à Dieu apparaissent effectivement comme une malédiction et une punition.

Mais, considérer que ramper comme le font les serpents est une punition, n'est-ce pas une vision purement anthropomorphique? C'est-à-dire n'est-ce pas la sensation d'un être possédant quatre membres à qui l'on fait envisager la possibilité de n'en plus avoir, donc d'être amputé d'une partie importante de son corps, si importante qu'elle est la source de son autonomie physique, donc d'une partie de sa liberté. Les serpents ne sont-ils pas autonomes?

La signification véritable de ce texte est donc ailleurs, de toute évidence.

Ainsi le Serpent, être mythique doté de pattes, cesse d'exister pour laisser la place au reptile que nous connaissons aujourd'hui. Cette disparition est à rapprocher, pour mieux la comprendre, du mystère d'Hermopolis, en Egypte pharaonique.

En effet, Schwaller de Lubicz nous l'indique:

" Par les temples thébains d'époque tardive, on sait seulement qu'avant les huit Primordiaux existait un serpent, Kem-atef, Un-qui-a-accompli-son-temps. Ainsi que son nom l'indique, ayant "accompli son temps" ce Neter cessa d'exister. Son fils, le serpent Ir-ta, "créateur de la terre", mit au monde les huit Primordiaux.
C'est Kem-atef d'Hermopolis qui deviendra l'Amon de Karnak, dont le nom si-gnifie le "caché", et c'est Ir-ta qui sera assimilé à l'Amon ithyphallique de Louqsor."



Alors, puisqu'un mythe est toujours la transposition d'une réalité naturelle, exprimée ici ou là de manière différente mais dont le sens profond reste identique, j'ai le sentiment que ce serpent Kem-atef peut utilement être rapproché du Serpent anonyme de la Genèse : sa signification profonde ne pourra qu'en être éclairée.

 

Un autre point qui doit retenir l'attention concerne le fait que l'hostilité soit annoncée entre le serpent et la femme, exclusivement, y compris à travers la descendance, qui est celle de la femme. Si le serpent était le reptile commun, l'homme serait inclus dans cette hostilité. Cette exclusive est donc le signe d'autre chose.

Si la malédiction de Dieu condamne le serpent à se déplacer en rampant, c'est que cela n'était pas ainsi auparavant.

Mais un serpent qui ne rampe pas, c'est un serpent avec des pattes ou avec des ailes.

Cet animal fabuleux est connu : on l'appelle la Wouivre.

La wouivre, symbole de l'énergie cosmo-tellurique, vecteur de la Connaissance enfouie symboliquement dans la Terre et dans l'Eau.

...

"… Celle-ci te meurtrira à la tête et toi, tu la meurtriras au talon."

Cette affirmation peut-être lue comme l'illustration du fonctionnement de l'énergie tellurique, symboliquement porteuse de connaissance, c'est-à-dire de sagesse.

La référence au talon se retrouve dans de nombreux mythes - Achille - et dans d'autres passages de la Bible :

"Son frère sortit ensuite, la main agrippée au talon d'Esaü : on l'appela Jacob."
TOB, Genèse , 25 : 25.




Le talon est le point qui met le corps en contact avec la Terre, avec la Terre-Mère, cette terre que le serpent mangera désormais tous les jours de sa vie, façon peut-être de recharger en lui les énergies qu'il transmettra symboliquement au talon de la descendance de la Femme.

C'est par cette porte - fort étroite au demeurant - que les énergies telluriques peuvent pénétrer véritablement au plus profond de l'être humain, c'est par ce point de contact que l'énergie, enfouie au plus profond de la Terre, peut rayonner vers les points sensibles de l'Homme et faire en sorte qu'il s'imprègne de cette Connaissance que, symboliquement, elle véhicule.

Ainsi, meurtrir le serpent à la tête, c'est marcher sur la tête de la wouivre, c'est, par analogie symbolique, créer le contact qui mettra en mouvement ces énergies telluriques, comme les électrons créent le courant électrique lorsque le fil de cuivre est mis en contact avec le pôle positif de la pile ou du générateur.
(pour plus de détails)

Mais, pour continuer avec cette image, il est nécessaire aussi que les deux talons soient en contact avec la source énergétique, et qu'ils ne forment pas un court-circuit.

Que ceux qui ont des oreilles pour entendre, entendent!

Et s'il est indiqué que le serpent meurtrira la femme - et non l'homme, pourquoi? - n'est-ce pas là confirmation du fait que si l'homme peut être initié, la femme est par nature initiatrice?

 


 

Verset 16

 

Pour tenter de comprendre l'une des significations symboliques possibles de ce verset, il faut, comme toujours, mettre en avant pour s'y intéresser plus particulièrement deux éléments particulièrement illogiques - en apparence.
Le premier est le fait que les futures grossesses de la femme sont annoncées comme devant donner naissance à des fils exclusivement. Aucune fille n'est promise!

Sauf à considérer que le machisme qui l'emporte affreusement aujourd'hui encore dans certaines civilisations était déjà en vigueur dans ce récit, cela est évidemment porteur d'une autre signification.

Si l'on veut bien admettre qu'au plan symbolique - et exclusivement à ce plan - l'élément mâle est attaché à la Terre, qu'il devra cultiver à la sueur de son front, à la matière (Adama signifie Terre) alors que l'élément femelle est lié à l'air, au Ciel, au Cosmos, au spirituel donc, cette image devient plus claire. Il est en effet très difficile, très pénible, très douloureux peut-être, à tout élément spirituel - ou profondément lié au spirituel - de plonger dans la matière pour participer à sa reproduction. Cette peine n'a alors plus aucun rapport avec les souffrances de l'accouchement physique, telles que les mères ont pu les connaître.

...

De même, l'attirance annoncée de la femme vers l'homme est absurde si elle n'est comprise qu'au premier degré de lecture : l'homme ne ressentirait-il donc aucune attirance vers la femme, pourquoi devrait-elle seule être esclave de sa sensualité quand tout prouve que l'inverse est aussi fréquent (sinon beaucoup plus)?

Cette apparente contradiction représente, comme toujours, un signal d'alarme vers une autre signification.


Le principe spirituel féminin sera toujours attiré vers le principe matériel masculin, non pour s'y soumettre, mais pour l'attirer vers le haut. Dans ce but, la Femme acceptera de se plier aux impératifs de la matière, c'est-à-dire en l'occurrence de la chair, en naviguant sans gouvernail, sans désir et sans crainte, sûre d'atteindre un jour le seul but qui lui soit ici assigné : reconstituer l'androgyne primordial dans l'Unité originelle.

 


 

Versets 17 à 19

 

Malgré la malédiction que Dieu prononce à ce moment envers le premier homme et à travers lui toute sa descendance, un signe indique que le Créateur lui-même reconnaît que la "chute" est en fait un acte de liberté.

Comme nous l'avons déjà vu, c'est en effet la première fois que l'homme est nommé Adam, c'est-à-dire que le nom commun devient un nom propre, c'est-à-dire qu'il obtient ainsi son indépendance, dont la liberté ne saurait se passer pour exister.

Certes, la liberté n'est pas aisée à obtenir, à conserver et à utiliser. Mais c'est là sans doute une des significations de ce passage : tu as voulu être libre, soit! mais apprend à lutter pour le rester.

Le corollaire de cet éclairage est bien entendu que, si la chute n'avait pas eu lieu, ainsi que nous l'avons déjà évoqué, les hommes, soit n'existeraient pas - Adam et Eve, vivant éternellement, n'auraient eu aucune descendance, au moins sexuée, c'est-à-dire duelle - soit seraient demeurés comme des bêtes, sans avoir même conscience d'être.

La chute n'est ainsi rien d'autre que la première manifestation du libre arbitre, offert à l'homme par Dieu, afin qu'il ne soit ni ange ni bête, mais Homme.

Au plan symbolique, il semble clair que ce que l'on considère habituellement comme une chute est en fait une élévation vers un degré de conscience supérieur.

"Boire sans soif et faire l'amour en tout temps, madame, il n'y a que ça qui nous distingue des autres bêtes." Sans doute Beaumarchais a-t-il mis une bonne part de vérité dans cette formule lapidaire. Mais il faut y ajouter, toujours et exclusivement au plan symbolique, que seul l'homme a réalisé le "péché originel", seul il a pris l'initiative de goûter au fruit de l'Arbre du Milieu du Jardin, seul il a rencontré la Connaissance, seul il a commis cet acte sans pareil : mettre en œuvre la pure liberté que Dieu lui avait offerte.

Ainsi on peut apercevoir que, sous cet éclairage, la malédiction n'est en fait que l'exposition des conséquences d'un acte qui a entraîné une prise de conscience générant une chute dans la matière. Ce passage ici bas est en fait le seul chemin possible pour créer et augmenter ensuite l'énergie de l'Univers et l'Harmonie qui le sous tend.

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La décision de Dieu à leur égard, la conséquence principale de leur acte, sera l'obligation de travailler : travailler pour vivre, travailler pour faire vivre, pour transmettre la vie.

Car si l'homme travaille la terre et la matière pour gagner son pain quotidien, la femme, quand elle devient mère, assume le travail de l'enfantement.

Ne peut-on trouver là une grande noblesse?

Ainsi le travail ne serait plus le "boulot" abrutissant trop souvent et avilissant parfois que la civilisation industrielle a développé et imposé au plus grand nombre, mais l'effort qui permet de transformer le monde, non pour le détruire mais pour en augmenter l'harmonie.

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