L'Arbre de Vie

Verset 22

 

Ce verset est peut-être le plus important du Chapitre 3, en ce qu'il montre à quel point l'homme, ayant acquis la Connaissance - et non le Savoir - est proche de Dieu, tant par sa conscience que par sa substance.

Peut-on voir ici l'annonce de l'incarnation du Christ, dont l'Eglise considère que, en tant que Fils, il est consubstantiel au Père? Il semble que l'on pourrait répondre positivement à une telle question en se référant à René Guénon :

"…on sait que la croix même du Christ est identifiée symboliquement à l'"Arbre de Vie" (lignum vitae) … ; mais, d'après une "légende de la Croix" … elle aurait été faite du bois de l'"Arbre de la Science", de sorte que celui-ci, après avoir été l'instrument de la "chute", serait devenu ainsi celui de la "rédemption"… ; dans ce nouveau rôle, l' "Arbre de la Science" s'assimile en quelque sorte à l'"Arbre de Vie", la dualité étant effectivement réintégrée dans l'unité."


 

 

 

 

 


Ile de Gorée, Sénégal



Le lecteur attentif aura compris que cette vision symbolique n'est pas exactement la mienne, mais il m'a paru important de la citer, pour deux raisons :

  • mon opinion n'a ni plus ni moins de valeur que celle qui est citée et le fait que je ne la partage pas complètement ne lui enlève évidemment rien ;
  • c'est en comparant les diverses convictions - surtout si elles sont différentes, voire opposées - que l'on peut mieux enrichir sa propre réflexion.

J'espère donc que chacun pourra ainsi se forger sa propre idée et progresser sur son chemin particulier.

 

De ce point de vue, la version de Fabre d'Olivet autorise une autre com-préhension, non obligatoirement contradictoire lorsqu'il écrit : "qu'il ne vécût en l'état où il était".

Cela sous-entend une situation d'immobilisme, de non-évolution, de maintient en un état donné et donc d'incapacité à tenter d'atteindre le ni-veau de conscience supérieur. Ce qui est tout le contraire du principe dynamique initiatique.

 

Cette vision renvoie au mythe de l'Age d'or, au règne de Cronos, tel que nous le rapporte la mythologie grecque citée par Robert-Jacques Thibaud:

" Le règne de celui que l'on représentera toujours avec une faucille (de la forme d'un croissant lunaire), et que l'on assimilera très rapidement au temps, Chronos, est caractérisé par une stagnation quasi totale, assurant au monde une apparente quiétude. Cette période est à ce titre considérée comme un Age d'Or presque édénique par la mémoire des hommes. Sa particularité première est d'engloutir cha-que nouvelle apparition afin de se conserver artificiellement sur le trône. Non seulement ce principe emprisonne les forces élémentaires de la vie, mais encore empêche celle-ci de se perpétuer, de se renouveler, d'être ce pour quoi elle est, c'est-à-dire créatrice… "




Ainsi, si l'Homme se voit interdire de manger aussi le fruit de la vie éternelle, ce n'est pas pour ajouter une punition à une autre, mais pour accomplir : accomplir son destin, accomplir ce pour quoi il est créé, ac-complir l'Univers, c'est-à-dire le mener à son aboutissement ; plus préci-sément, peut-être, participer à l'inéluctable mais en apportant sa pierre à l'édifice dont il fait partie intégrante.

L'élévation d'un état de conscience à un autre suppose au moins le passage indispensable par un cycle de mort et de résurrection. Pour qu'il puisse renaître, il faut donc d'abord, évidemment, que l'Homme puisse mourir. L'empêcher de se nourrir du fruit de la vie éternelle, c'est donc lui permettre cette évolution sans laquelle rien ne serait possible.

L'immortalité étant une entrée dans l'éternité, elle ne peut se réaliser au plan humain que par l'immobilité, par l'absence de changement, donc de Vie. C'est bien ce qu'illustre le mythe de Cronos déjà cité.

Or, en créant l'Univers, puis ce qu'il contient, Dieu crée la vie et non son contraire.



Pour bien comprendre cette idée, il faut alors intégrer cette évidence que la mort n'est pas le contraire de la vie, mais son complément ; elle n'est perçue comme son contraire que par une vision symbolique erronée : la mort n'est pas le contraire de la vie, mais bien plutôt son inverse, son image dans le miroir!

 

Si donc, ainsi que j'ai tenté de le montrer, il était nécessaire, indispensable même, que l'Homme se nourrisse du fruit de l'Arbre du Milieu du Jardin, porteur de la Connaissance, ou tout au moins de la prise de conscience nécessaire à son acquisition, il ne fallait pas qu'il agisse de même avec l'Arbre de Vie.

Car ce faisant il aurait tout simplement détruit le fondement même du principe initiatique :
"… la mort "produit l'initiation" et cette initiation peut se faire avant la mort corporelle. Etre initié, c'est mourir, comme l'initiation, c'est la mort".

Pourquoi, dans ce cas, Dieu a-t-il malgré tout placé cet arbre dans le Jardin? N'aurait-il pas pu le placer ailleurs? Ou même ne pas le créer du tout?

A priori, il faut considérer que la créature que nous sommes ne peut en aucun cas comprendre, et encore moins juger, des motivations de son Créateur ; mais cependant, la perception symbolique de ce texte peut éventuellement nous suggérer une réponse… peut-être pas La Réponse, mais au moins une hypothèse, sans certitude, bien évidemment.

Deux évidences tout d'abord :

1. durant les six jours de la Création, Dieu a tout créé, plus rien ne pouvait donc être créé ensuite. L'Arbre de Vie devait donc être créé aussi durant cette période, ou ne jamais l'être.

2. avant l'initiation de l'Homme et de la Femme, le Jardin d'Eden représentait la totalité de l'Univers ; tout s'y trouvait, rien ne lui était extérieur. L'Arbre ne pouvait donc se situer ailleurs. Ce n'est qu'en quittant le Jardin, ainsi que nous le verrons, que Adam et Eve, par leur présence, feront émerger à la réalité la potentialité du reste du monde.

Ainsi, selon cette vision de ce récit, l'Arbre ne pouvait pas ne pas être où il se trouvait et, pour que la séparation soit complète entre le symbolique et le rationnel, entre l'ésotérique et l'exotérique, il fallait qu'il y ait passage d'un monde à l'autre, que la matière rejoigne le monde et que l'esprit garde le souvenir du Jardin symbolique et des deux Arbres, sources de toute évolution.

 


Dakar, Sénégal

 

Mais l'élément le plus mystérieux peut-être de ce verset est le pluriel utilisé par Dieu pour parler de Lui-même : "Voici que l'homme est devenu comme l'un de nous…". Cette expression, ce pluriel, peut apparaître à première vue comme totalement contradictoire. Alors même que toute la Bible, et particulièrement la Genèse, est l'expression de la Foi en un Dieu unique, est le Livre entre tous les livres qui affirme le monothéisme, com-ment un dieu pluriel peut-il apparaître?

Une première hypothèse, évidemment, est qu'il s'agit ici d'un pluriel de majesté : si le Roi dit "nous voulons" Dieu dit "comme nous". Mais si cette explication est envisageable en langues française et anglaise, et par référence à une attitude bien postérieure à la rédaction de ce texte, cela même montre qu'elle ne correspond en rien à la signification réelle.

Si donc il ne s'agit pas d'un pluriel de majesté, c'est donc que Dieu n'est pas seul. Ce qui ne veut pas dire que Dieu ne soit pas le seul Dieu. La Tradition, les mythes, la Bible même bien évidemment nous montrent fréquemment l'intervention auprès de tel ou tel être humain, non pas de Dieu lui-même mais de l'un de ses envoyés.

Les deux exemples les plus célèbres sans doute étant ceux de Jacob luttant contre l'Ange et de l'Archange Gabriel portant l'Annonciation à Marie.

Mais un autre épisode est significatif aussi à cet égard :

" Le Seigneur apparut à Abraham aux chênes de Mambré… (Abraham) leva les yeux et aperçut trois hommes debout près de lui… " Genèse, 18, 1 - 2.


Ces trois hommes annoncent-ils la Sainte Trinité? La personnalisent-ils déjà? Il est important de remarquer ici qu'Abraham, non seulement reconnaît Dieu au premier regard, mais qu'il ne s'étonne nullement - le texte tout au moins n'en fait pas mention - que le Seigneur, Dieu unique de l'Univers, ait deux compagnons!

Afin de proposer une réponse à cette troublante question, j'irai une fois de plus interroger le symbolisme de l'Egypte pharaonique.

La religion des anciens égyptiens, contrairement à ce qui est sous-entendu du fait de traductions inexactes, était monothéiste, et ce bien avant même la brève tentative du pharaon Aménophis IV "Akhenaton".

Un Dieu unique, créateur de tout l'univers, se manifestait dans la nature par des principes - les Neter - qui chacun portaient un nom et une personnalisation.

 

ENEL nous le confirme quand il écrit:

" L'écho de cette idée fut conservé par Moïse dans la dénomination du créateur : Aëloim - "Lui-les-dieux". Dans ce nom le Dieu Unique "Lui" pour pénétrer toutes les phases de sa création, se divise en parcelles innombrables "les dieux". "

 

 

 


Et l'on retrouve cette appellation plurielle du Dieu unique dans la cosmogonie égyptienne, telle que la cite René Lachaud, quand il est écrit :

" Tous les dieux sont trois : Amon, Rê, Ptah.
Son nom est caché en Amon, il est perçu en Rê, son corps est Ptah. "


Et ainsi ENEL ajoute:

" …tous ces noms divers, qui semblent à première vue présenter des cultes distincts l'un de l'autre, ne sont en réalité que des adaptations locales de la même idée du dieu unique, créateur de l'Univers dont Râ est le Verbe, Ptah la première force manifestée et Amon l'essence mystérieuse qui ordonna la création."








 

Ainsi, en prenant appui sur cette perception de la religion de l'Egypte pharaonique et en la reportant sur la Genèse de Moïse, l'apparente contradiction créée par l'unité plurielle peut être levée. Chacun, bien évidemment, reste libre de percevoir cette question et cette réponse différemment, mais en ce qui me concerne, je la crois la seule possible, au moins au plan métaphysique.

 

Ainsi donc, ma compréhension du verset 22 est que, l'Homme ayant acquis la Connaissance est devenu comme l'un des principes qui sont les moteurs de l'Univers, les conducteurs de l'énergie vitale et qu'il ne lui manque que la vie éternelle pour le devenir absolument. Or pour être efficace dans cette activité, l'Homme doit tout d'abord se transformer, retrouver par un parcours héroïque initiatique la part divine qui en lui mais dissimulée sous sa nature matérielle animale. L'Homme, mi ange, mi bête à sa naissance est libre de rester ainsi ou de tendre plus fortement vers l'un ou l'autre de ces deux aspects de sa nature. Les chemins pour y atteindre sont multiples : chaque religion en propose au moins un, le cheminement initiatique en est un autre et la révélation de la Foi, pour qui en est touché, représente la ligne droite vers le sommet, la plus rapide, bien sûr, mais la plus ardue, la plus raide, cela va de soi.