La querelle des égyptologues

II est difficile de dire si les idées de M. Varille sur le temple égyptien sont vraies, mais il faut avouer qu'elles sont passionnantes. Et comme il ne s'agit ni de science atomique, ni de subversion morale, il me semble, comme à d'autres, qu'on a le droit et le devoir d'en parler. Donc M. Varille est un égyptologue de carrière ; il réside depuis de longues années à Karnac, lieu saint de l'ancienne Egypte, situé à trois ou quatre kilomètres de Louqsor. Il a réfléchi sur un fait archéologique d'apparence modeste, attribué jusque-là à des réflexes purement utilitaires d'architectes : certaines pierres, dites de remploi, appartenant à un premier temple, depuis écroulé, ont été replacées dans les fondations d'un nouveau temple.

Geste commandé aux constructeurs par l'économie de peine et de matériaux, disent le bon sens moderne et l'archéologie classique. Geste intentionnel et sacré, répond M. Varille, destiné à faire naître le temple nouveau d'un germe ancien, et à assurer au devenir des édifices religieux la continuité même de la vie. Ainsi, par ces pierres de remploi, couvertes d'inscriptions et enfouies à l'angle, c'est-à-dire pétries de significations, pierres vives et germantes, le temple égyptien est un édifice vivant, qui naît, croît, meurt et engendre, à l'image de la nature végétale, dont l'élan périodique se retrouve figuré dans les colonnes en forme de lotus et de papyrus et dans le mythe osiriaque lui-même.

Mais ce mouvement du temple égyptien n'est nullement laissé au caprice : il suit dans toutes ses phases le rythme du ciel et les périodes des astres. Le temple, naît, meurt et se transforme selon les changements mêmes du ciel, déterminés par les astronomes. Les Pharaons le fondent et le détruisent à des moments fixés de toute éternité : Histoire, religion et architecture sont soumises à un programme céleste, qu'il appartient aux astronomes de déchiffrer, et au Pharaon d'exécuter. Aussi pour M. Varille, toutes les modifications du temple, sa naissance, sa ruine, ses inscriptions, leur place, les grattages et les surcharges de fresques, les dessins incomplets, la direction même de l'écriture hiéroglyphique, tout, dans le temple égyptien, a un sens ésotérique, tout est intentionnel, tout est signe d'une connaissance secrète de la Nature, tout est transmission symbolique d'une sagesse millénaire, à la fois manifestée et cachée, selon une démarche bien connue des mentalités prélogiques.

Admise, une telle hypothèse aurait de vastes conséquences d'abord pour les égyptologues, à qui elle pourrait imposer un renouvellement complet de l'interprétation des mythes et des monuments. Ensuite pour les archéologues, contraints désormais de ne point déplacer une pierre de fouille, sans avoir scrupuleusement repéré et mesuré sa place, son sens et son orientation, puisqu'ici tout est signe (c'est ce qu'a déjà fait, avec un grand succès, un collaborateur de M. Varille, M. Clément Robichon). Pour les historiens et les sociologues enfin, placés par l'hypothèse de M. Varille devant une mentalité archaïque d'un type riche et cohérent, éclairée d'une façon privilégiée par les abondants détails que livre l'extraordinaire conservation des monuments égyptiens.

A cette hypothèse, ..., l'égyptologue orthodoxe — ... — a d'abord répondu par un front volontaire de silence, puis par l'argument d'autorité : à M. Varille, on opposa l'opinion unanime de ses collègues (il ne peut y avoir, paraît-il, de querelle d'un contre plusieurs), à M. André Rousseaux, son incompétence. Récemment, importuné par le bruit d'une théorie «effarante», le chanoine Drioton a condescendu à aborder rapidement le fond de la question : pour lui il ne vaut même pas la peine de la discuter, parce que les anciens Egyptiens s'étant toujours expliqués sur ce qu'ils entendaient faire et n'ayant jamais rien écrit sur la signification ésotérique de leurs édifices, le temple égyptien est et n'est rien de plus que la demeure du dieu, dans laquelle il est prié et honoré. Tout le reste est «puérilités» et «fariboles».

Tout ne paraît pas purement technique dans cette réponse et c'est ce qui autorise à faire entendre timidement la voix de l'incompétence. Il semble que l'on pourrait déjà répondre quelque peu à l’égyptologie triomphante, que l'ésotérisme ne se déclarant jamais comme tel, et n'étant un concept que pour ceux qui lui sont extérieurs, il reste fort plausible que les anciens Egyptiens aient saturé leurs temples d'intentions, sans pourtant manifester l'intention de ces intentions ; que le terme de «puérilité», appliqué aux conceptions supposées des anciens Egyptiens, relève d'un jugement purement normatif qui pose la raison moderne et son principe de contradiction comme une valeur de référence absolue et éternelle qui va de soi ; que le mot écrit peut très bien avoir un pouvoir d'efficience, indépendant de son pouvoir de communication, comme l'attestent tant d'actes magiques de ce genre qui existent dans le rituel d'autres religions ; et que l'égyptologue étant un homme tout aussi historique que les autres, son «bon sens» et sa «finesse», historiques aussi, doivent être complétés par l'imagination des mentalités disparues et étrangères, et par un pouvoir d'appréhender l'Histoire passée dans son altérité la plus profonde et la plus déconcertante.

Après tout, si l'hypothèse de M. Varille est fausse, elle n'est pas moins digne d'intérêt que les erreurs de Descartes, de Buffon et de Michelet sur la circulation du sang, l'épigenèse ou Louis XI. Et si elle est vraie, l'égyptologie unanime devrait prendre garde à n'être pas du côté des anticirculateurs, en leur temps tout aussi unanimes et convaincus, à preuve ce médecin de Venise qui, dans son mépris pour Harvey, assurait n'avoir jamais entendu le bruit du cœur.
Roland Barthes

Publié dans COMBAT le 25 octobre 1951