Où donc cette réflexion nous a-t-elle menés ?

Vers une meilleure compréhension de la signification des Symboles? De leur nature profonde? Certes non! Des centaines de pages seraient nécessaires pour cela, qui existent d'ailleurs. Mais peut-on comprendre un Symbole en lisant même des milliers de livres? Comprendre un Symbole, est un acte individuel auquel nul "Maître" - ou prétendu tel - ne peut nous aider à parvenir.
Vers une meilleure compréhension de nous-mêmes? Certes l'outil qu'est le Symbolisme peut permettre d'y atteindre, et ce n'est donc pas un rêve insensé.
Vers une meilleure compréhension du monde? Qui sait? Puisque "Le Symbolisme est la révélation de la cause abstraite par la forme concrète".

Certes pas la compréhension du monde matériel, celui que la science explore et nous explique.
Mais du monde abstrait, de l'Univers de l'esprit, du Cosmos énergétique, cela n'est pas impossible, puisque le Symbolisme est une porte ouverte sur la compréhension du monde, puisque chaque Symbole puise son sens caché dans la Nature. Mais c'est une compréhension qui intervient par le cœur et non par la raison et c'est en cela que la porte du Symbolisme est une porte étroite.

Et cette porte étroite, sur quoi débouche-t-elle? Vers quoi mène-t-elle?

Plusieurs réponses existent évidemment à cette question. Chacun pourra choisir la sienne propre. Pour ma part, je souhaiterais en proposer une, encore qu'elle ne soit pas évidente à première vue ni sans doute aisée à percevoir.

Cette vision toute personnelle porte un nom tout simple, et pourtant fort riche de complexité : HARMONIE.

Mais il ne suffit pas de le dire! Comment faire partager une telle conviction? Comment mener le lecteur vers le but que j'entrevois?

Expliquer l'Harmonie, est-ce possible? Ce sujet est si vaste, si riche, qu'il parait sans limites.

En effet, il est de nombreuses façons d'aborder le problème.

L'Harmonie est d'abord une notion mathématique. Elle se manifeste à travers les trois médiétés les plus importantes, à savoir, la médiété arithmétique, ou moyenne, la médiété harmonique, qui est à l'origine de la gamme musicale, et la médiété géométrique, qui est la clef du Nombre d'Or.

Il faut donc développer chacune de ces trois notions. C'est ce qu'a parfaitement réalisé Dom Néroman et c'est la raison pour laquelle je renverrai le lecteur à son ouvrage.

L'Harmonie est ensuite un équilibre qui se manifeste dans les Arts, aussi bien dans la musique que dans la peinture, la sculpture ou l'architecture.

L'Harmonie est enfin une notion symbolique fondamentale. C'est en effet par l'Harmonie que l'Univers se manifeste. Et voici encore un développement que le lecteur pourra trouver dans l'œuvre de R.-A. Schwaller de Lubicz ou dans les livres de Robert-Jacques Thibaud.


Chacun sait que la métaphysique - et même toute la philosophie - se partage, en gros, entre deux grandes familles de pensée, dont nous importent peu ici les subdivisions et les nuances. Il s'agit, le lecteur l'aura compris, du spiritualisme et du matérialisme.

Face à toute question touchant de près ou de loin à la métaphysique, le spiritualisme répondra par la volonté du Démiurge : pourquoi l'Univers existe-t-il? Parce que Dieu l'a créé. Pourquoi est-il ainsi que nous l'observons et pas autrement? Parce que Dieu l'a voulu tel. Pourquoi l'Homme a-t-il deux yeux, un nez, une bouche, etc.? Parce que Dieu l'a créé à son image.

Aux même types de questions, le matérialisme répondra par l'évolution darwiniste, le hasard et la nécessité.
Tel être un beau jour naquit du hasard de la rencontre de plusieurs facteurs favorables. Etant suffisamment adapté aux conditions immédiates de son environnement, il put survivre et se reproduire. L'espèce ainsi apparue fut dans la nécessité soit de s'adapter aux éventuelles modifications de cet environnement, soit de disparaître. Et au fil des millénaires, une sélection naturelle eut lieu, qui aboutit à ce qui existe aujourd'hui. Nous avons là l'image d'un monde absolument et exclusivement mécaniste.

Il est évident que ces deux conceptions sont incompatibles.

Et pourtant, nous pourrions nous poser la question de savoir si une troisième ne pourrait pas les concilier, qui serait l'Harmonie ?
Pour tenter d'expliquer cette sensation, lisons deux passages de R.-A. Schwaller de Lubicz dans Le Miracle Egyptien :
"Un ordre de choses quel qu'il soit, du moment qu'il est naturel, se groupe toujours harmonieusement. Si cet ordre est dérangé artificiellement, il reviendra de lui-même à son harmonie naturelle, comme la Rose non cultivée redeviendra églantine comme l'animal domestique redeviendra sauvage, comme la surface de la mer redevient lisse après la tempête, etc.
L'Harmonie est toujours un état naturel non modifié par un artifice ou accident. Tout ce que la Nature produit, elle le produit sous l'impulsion d'une cause qui se conforme aux conditions ambiantes, s'harmonise avec elles et produit l'effet qui ne peut pas ne pas être et ne peut être autrement qu'il est. Dans les mêmes conditions la même cause produira donc les mêmes effets."


Ceci peut parfaitement se concilier avec la théorie matérialiste précitée.

Mais voici, quelques lignes après, une autre citation, du même :
"La nécessité évidente pour que puisse être l'Harmonie, c'est la Cause et l'ambiance de sa Genèse. Si l'un ou l'autre de ces éléments fait défaut, il n'y a pas d'Harmonie.
L'Unique absolu non causé, non variable, est hors de l'Harmonie. Dès que l'Unique se dédouble, il y a génération, cause et condition de Devenir, donc il y a Harmonie".


Cela ne pourrait-il pas s'accorder parfaitement avec la plupart des systèmes spiritualistes?

Cependant, ces différentes lectures ayant nourri ma pensée, j'en suis arrivé à me poser une question, qui sait, peut-être fondamentale?

Supposons, par convention et pour faciliter notre réflexion, que nous acceptions tous les arguments matérialistes, du hasard, de la nécessité, de l'évolution, etc. Nous en arrivons, de cause en effet, ou plutôt, puisque nous remontons vers l'origine, d'effets en cause, au commencement et à la cause première. Peu importe que le big bang soit ou non la bonne théorie. Une autre question se pose, plus fondamentale encore que le mécanisme du commencement de l'Univers, et c'est celle de son existence. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? Pourquoi un Univers - celui là ou un autre, peu importe - plutôt que le Néant?

Et j'en arrive à me demander si la réponse à cette question formidable, qui englobe toutes les autres, ne tient pas justement, dans la notion d'Harmonie.
A priori, il n'y a pas de raison évidente pour que l'Harmonie existe dans l'Univers. On pourrait peut-être imaginer un Univers ne contenant pas l'Harmonie, fonctionnant hors de ses lois. Or, ce n'est pas le cas. Comment imaginer qu'un concept aussi subtil, et, en apparence, aussi inutile à l'apparition de l'Univers, existe malgré tout? Pourquoi l'Harmonie est-elle présente partout dans la Nature alors même que rien n'indique que l'Univers en ait eu besoin pour son évolution?...
Ne serait-ce pas parce que l'Harmonie, loin de naître avec l'Univers et en son sein, est préexistante à l'Univers et que de ce fait, elle présida à sa création, à sa formation ?


Certes, ce n'est qu'une question, non une réponse. Mais les questions nous l'avons vu sont plus importantes que les réponses. D'abord parce qu'elles forcent à la réflexion, à la recherche, au lieu d'en fermer la porte ; ensuite parce que toute question posée correctement contient en elle-même sa réponse. A charge pour chacun d'aller l'y dénicher… après s'être assuré que la question est effectivement posée correctement.


Voici donc, succinctement, où pourrait nous mener une réflexion, disons ésotérique, sur l'Harmonie. Ce n'est pas sans intérêt, évidemment, mais cela reste du niveau de la conviction intime qu'il est bien malaisé de partager, surtout sans la trahir.
Pour tenter de donner un autre éclairage à cette réflexion sur l'Harmonie, je voudrais m'appuyer sur l'exemple offert par certains mythes.

Chacun connaît, bien évidemment, le mythe d'Œdipe. Je le rappelle cependant succinctement.


Le mythe d'Œdipe


Comment expliquer, ou tenter d'expliquer ce chaos dans la vie des descendants d'Harmonie ? A quel moment ont-ils détruit cette Harmonie dont je disais qu'elle peut-être considérée comme préexistant naturellement ?

Plusieurs hypothèses sont possibles, évidemment. Celle que je retiendrai, celle qui je convient le mieux, est que la faute initiale, celle qui est cause de tout le reste, est due à Laïos, lorsqu'il a, pour la première fois, consulté l'oracle de Delphes. Si, au lieu de tenter de connaître l'avenir, ce qui n'est pas donné aux hommes, il avait accepté le présent comme il vient, s'il avait eu confiance en son destin, rien de tout cela sans doute ne serait advenu. Parce qu'il a interrogé l'oracle, parce qu'il a détruit l'harmonie du fait de son inquiétude, il s'est mis en situation de désirer modifier l'avenir qui lui était annoncé et de ce fait, il a créé les conditions pour qu'il se produise. S'il avait accepté l'oracle sans réagir, ou mieux s'il l'avait ignoré, sans doute les événements se fussent-ils déroulés tout autrement. Elevé par ses véritables parents, aimé d'eux et les aimant, pourquoi Œdipe les aurait-il perdus, lui qui n'a agi que par ignorance?

Il me paraît pourtant nécessaire de préciser que le fait, pour Œdipe, de se crever les yeux, ne fut pas seulement une auto-punition ; ce fut un acte profondément symbolique qui lui permit sans doute de retrouver, dans les Ténèbres, la Lumière et l'Harmonie.

Un autre mythe peut nous permettre d'approfondir notre sujet.
Il s'agit du mythe d'Hérakles. Chacun des Douze Travaux qu'il dut accomplir avait pour but de rétablir une harmonie détruite en un lieu donné. Et l'ensemble de ce cycle héroïque est en lui-même harmonieux, puisqu'il comporte douze étapes qui en font un cycle symbolique achevé.

Je laisse à chacunle soin et le plaisir de chercher, ici ou là, dans les mythes ou dans les contes, de tous temps et de toutes provenances, les autres exemples qui pourraient illustrer, harmonieusement, ce propos.

Dans cette optique, il peut être intéressant de remarquer l'analogie existant entre les "cycles d'expérimentation laborieuse", comme l'écrit Robert-Jacques Thibaud - dont les plus connus sont le mythe d'Osiris, les Travaux d'Hérakles et bien entendu les récits des Evangiles - et les notes de musique.

Chacun de ces cycles est fondé sur le nombre douze, qui symbolise l'achèvement de l'expérimentation terrestre et son ouverture vers un nouveau cycle ou vers la Lumière. Or la lumière blanche, diffractée par le prisme laisse apparaître les douze couleurs de l'arc-en-ciel ; et la gamme chromatique comporte douze notes, douze tons et demi-tons, nécessaires et suffisants pour exprimer toutes les musiques possibles. Là encore, le cycle est complet avec le nombre Douze, là encore toutes les ouvertures vers autre chose s'offrent à l'expérimentateur, en l'occurrence le compositeur, s'il veut s'en donner la peine, s'il veut, et s'il peut, aller au bout de lui-même et de son travail, de son art.