L'Apocalypse de saint Jean dans la pensée spirituelle médiévale

et dans l'Art Roman

On l'a souvent signalé, pour comprendre l'Apocalypse il faut toujours garder à l'esprit qu'il s'agit, stricto sensu, d'une Révélation et non d'une divination. Pourtant, on doit affiner cette définition, car le mot français Apocalypse est un simple décalque du mot grec apokalupsis, qui n'était pas utilisé en grec naturel. C'est du grec de traduction. Le substantif apokalupsis, est formé à partir du verbe grec Apokaluptô, dévoiler, révéler, notamment lorsqu'il est utilisé par Platon, Hérodote, et Aristote. Pour les chrétiens en général, le livre de l'Apocalypse rapporte ce qui a été donné d'entendre et de voir à l'apôtre Jean, le disciple particulièrement aimé du Christ, celui qui en était le confident et qui fut chargé de recueillir sa sainte mère lorsqu'il disparut.

Rappelons que dans la réalité Jean, ou plus justement Iohannan, était un prêtre de Jérusalem, qui fut Grand Prêtre (kohen gadôl) pendant les années 37/39, et qui aurait annoncé dès les années 55 la prochaine destruction de Jérusalem. Elle eut effectivement lieu en 70. La Révélation de Jean fut composé dans un langage codé car la communauté juive et chrétienne vivait alors dans la terreur de la persécution des gouverneurs romains et des prêtres du Grand Temple qui étaient leurs alliés. La presque totalité des images qu'il utilise se réfèrent aux textes prophétiques d'Ezéchiel, Amos et Daniel, au rouleau d'Esther et au Cantique des Cantiques, alors très connus de la communauté biblique de cette époque. Rappelons qu'aujourd'hui ces livres sacrés sont contenus dans ce que nous nommons globalement l'Ancien Testament. En son temps, Jean annonçait un événement très localisé et concernant un nombre limité d'êtres humains répartis autour de la méditerranée, mais surtout en Grèce, d'où l'emploi parfois fautif ou maladroit de cette langue. Malgré cela, le génie prophétique, et aussi, pour une bonne part, poétique, de Jean, réside dans le fait que non seulement ce qu'il décrivait en 50 se réalisa exactement vingt ans plus tard, mais encore que par delà les siècles c'est aussi le terme de toutes les civilisations, peut-être de tous les individus qui est ainsi illustré dans cette grande fresque voilée par des images que nous ne comprenons plus et qui n'appartiennent plus à notre temps.

A l'image de son prédécesseur et maître spirituel Daniel, qui faisait a-t-on dit l'histoire de l'histoire, Jean révèle en un seul texte la fin de tous les mondes, passés, présents et à venir, le terme de tous les cycles de vie et de conscience, aussi bien ceux des individus que ceux des royaumes et des empires, des religions et de toutes les sociétés humaines. C'est ce qui lui assurera l'immortalité.

 

Nous verrons plus loin que c'est bien ce que, consciemment ou intuitivement, les imagiers et les chrétiens du Moyen Age ont retenu.

L'apôtre Jean serait mort assassiné en 55 à Jérusalem après quoi son corps aurait été transporté à Éphèse où on l'enterra. C'est à peu près tout ce que l'on connaît de cet homme qui, quelle que soit la manière dont on l'aborde, fut un être exemplaire, dans sa vie et dans son œuvre. Pour la compréhension de son texte, rappelons ces mots prononcés par Denys, évêque d'Alexandrie, à la fin du IIIème siècle. Il assurait que "ceux qui vivaient avant lui avaient rejeté l'Apocalypse parce qu'ils estimaient que ce livre est incompréhensible, qu'il n'est pas une révélation et qu'il est recouvert d'un voile épais qui en rend le contenu inintelligible."

Sur le plan purement figuratif, on imagine la gymnastique intellectuelle ou la naïveté qu'il fallait pour illustrer un texte reflétant ces révélations parfaitement étrangères à la culture de l'ouest de l'Europe. Pourtant, pour chacun, Jean et l'Apocalypse, souvent accompagnés de l'archange saint Michel, montraient la porte de l'espoir mieux que les onze autres apôtres, tous morts dans d'affreux supplices.

Le concept de bonne ou de mauvaise mort, de juste et de méchant, était partout présent au Moyen Age, et il influença grandement les imagiers et les enlumineurs.

On doit se rappeler que l'Apocalypse étant un texte parfaitement symbolique et ésotérique, les ciseaux des sculpteurs avaient autant de difficultés à traduire dans la pierre ce qu'il annonçait, qu'en avaient les prêtres pour en dévoiler les significations aux fidèles. C'est la raison pour laquelle il n'est resté marqué dans les chapiteaux et les tympans que les images et symboles les plus compréhensibles, et ceux qui pouvaient frapper les esprits d'un public qui n'avait accès ni par la lecture ni par la culture aux écrits hermétiques. On ne doit cependant pas regarder cela comme un procédé démagogique, à la manière où le conçoivent les médias modernes. Ce n'était pas pour ratisser large et gagner des parts d'audimat que l'on pratiquait ainsi. Au contraire, ce procédé permettait aux plus nombreux d'intégrer une partie du message spirituel contenu dans les textes sacrés, et tentait d'élever les esprits vers la spiritualité. Cela n'allait pas de soi, même dans la société chrétienne du Moyen Age.

 

Au-delà du message spirituel, l'Apocalypse nous entraîne dans un domaine absolument imaginaire dans lequel les animaux fabuleux semblent détenir les clés du destin des hommes, où une bête monstrueuse personnifie le mal tandis qu'un agneau immaculé illumine le monde. C'est un univers, où la connaissance est personnifiée par des vieillards, et où les jalons du chemin initiatique sont balisés par différents sceaux qui sont autant de morts rituelles, de degrés de connaissance et de déflagrations, vécues sur le plan mondial ou intime. Bien que cela ne soit pas d'usage, on peut appeler cela une fantasmagorie illustrant un jeu d'énergie, comme le montrent les cartes de l'ancien Tarot de Marseille. C'est la raison pour laquelle, on peut analogiquement vivre les différentes phases de l'Apocalypse sur le plan individuel tout en les reconnaissant dans les événements collectifs, et dans la société à laquelle on participe. C'est le principe fondamental de tout processus symbolique et prophétique.

 

Curieusement, et sans sous-estimer l'art et la bonne foi des concepteurs et des artistes du Moyen Age, il est resté de l'Apocalypse dans l'art roman, ce qu'il reste d'un chef-d'œuvre littéraire lorsque les scénaristes s'en emparent pour le transformer en film. Ce qui était de plus universel ou de plus spectaculaire. On ajoutera que demeurent cependant, peut-être même avant toute chose, ce qui préoccupe le plus le commun des mortels, le mystère de la naissance, le pourquoi des différences de destin, le sort réservé aux justes et aux méchants, c'est-à-dire les mystères de la vie et les frayeurs de l'inexorable départ vers l'Autre Monde.

Au-delà des analyses purement religieuses et mystiques, il apparaît que l'Apocalypse est un vade-mecum permettant de se préparer à un irrémédiable bouleversement. En ce sens, cette préparation tient de l'enseignement initiatique et contribue, du vivant des êtres, à leur perfectionnement spirituel. C'est d'ailleurs souvent en ce sens que le Jugement Dernier et la Parousie sont compris de nos jours.

Après ce qui a été dit de l'origine du texte et des motivations principales de l'auteur on peut se demander par quel miracle il est devenu si populaire, pourquoi a-t-il tellement suscité d'intérêt, d'interrogation et d'angoisse ? Curieusement, mais les mythologues ne seront pas étonnés par cette analyse, c'est dans la Légende Dorée de saint Jean, écrite par Jacques de Voragine, bien plus que dans sa mission apostolique, que l'on peut trouver les éléments rendant l'Apocalypse intelligible.

Le premier événement de la Légende Dorée de saint Jean concerne ses démêlés avec l'empereur Domitien qui le fit jeter dans un chaudron d'huile bouillante parce qu'il était furieux de l'influence de l'apôtre sur la population. Jean en sortit naturellement indemne parce qu'il avait, assure Jacques de Voragine, vécu affranchi de la corruption. C'est aussi l'un des points clés de l'Apocalypse, que l'on pourrait aussi appeler l'art de se libérer du monde de la matière, selon les principes spirituels du Bardo Thödol tibétain.

On notera qu'en raison du miracle de l'huile bouillante, le Moyen Age fit de saint Jean le saint patron des fabricants de chandelles. Cela peut faire sourire. Pourtant, au-delà de l'humour populaire, le patronage des chandelles conserve le symbolisme lumineux et le rôle prophétique de l'apôtre. Ajoutons qu'être patron des chandelles était alors un grand honneur car au Moyen Age, et depuis l'antiquité, on plaçait la nuit des bougies dans les dortoirs des moines pour affirmer la permanence de la lumière et au-delà la présence du Christ dans la nuit, mais aussi, par analogie, dans la mort et dans l'Autre Monde. Avec la Légende Dorée de saint Jean, on ne s'éloigne donc pas de l'esprit de l'Apocalypse. Au contraire, on prépare sa compréhension.

Sitôt en mission, Jean ressuscita une certaine Druisiane puis un jeune homme qui, à peine revenu à la vie, raconta qu'il avait contemplé la gloire du paradis et les peines de l'enfer, autre préfiguration des phases dramatiques de l'Apocalypse. Après ces actions spectaculaires, saint Jean demanda au pontife Aristodème ce qui pourrait faire cesser sa haine contre les chrétiens et Aristodème exigea que l'apôtre boive un poison mortel afin de voir un miracle. Sans hésiter, Jean prit la coupe, fit un signe de croix, ingurgita le poison sans en être incommodé et rendit à la vie deux prisonniers qui en étaient morts quelques minutes plus tôt. Aristodème et sa famille crurent dans ce qu'annonçait Jean et il les baptisa, puis ils élevèrent une église en son honneur ce qui est peut-être le véritable miracle de cette légende.

Dans les représentations sculptées de saint Jean, on peut remarquer qu'il tient presque toujours un calice surmonté d'un serpent ou d'une vouivre en mémoire de cet épisode miraculeux. Averti par le Seigneur que son départ était proche et qu'il l'attendait, Jean entra un dimanche, dès le chant des oiseaux, dans l'église édifiée par Aristodème. Il fit creuser une fosse carrée puis il s'y coucha paisiblement et une nuée lumineuse emplit la fosse. Lorsqu'elle se dissipa les témoins virent que la fosse était vide.

Ainsi, se justifient les différents épisodes décrits dans l'Apocalypse, car la légende préfigure parfaitement le grand passage qu'est la fin du monde, individuelle ou collective, avec ses épreuves, ses nécessaires purifications, les violences qui accompagnent la mort, puis le Jugement amenant, si l'on est juste, la transformation lumineuse. Après le Christ et son enseignement, saint Jean est le premier homme mettant en œuvre les exhortations évangéliques, prouvant qu'elles sont réalisables. Ce sont ces thèmes et ces personnages que l'on trouve le plus fréquemment dans l'imagerie médiévale.

En tout premier lieu, ce qui semble avoir le plus inspiré les artistes, c'est donc l'idée philosophique et religieuse que tout le bien et tout le mal sont comptabilisés et pesés par des entités qui un jour prochain interviendront pour rétablir un équilibre compromis par la méchanceté personnifiée par le diable. D'autre part, comme le Jugement Dernier touchera en priorité ceux qui sont déjà partis, on observe que c'est généralement au tympan des églises que sont sculptées les scènes du Jugement Dernier et de la fin du monde car c'est le lieu que touche le soleil à son déclin en fin de journée. C'est ainsi que l'ouest, appelé aussi couchant, le lieu de toute mort mais aussi de toute connaissance, répond au levant, à l'est, lieu de toute naissance et initiation. C'est la raison pour laquelle les églises étaient orientées selon cet axe, chœur à l'est et portail à l'ouest. De même, attendant la parousie libératrice, les gisants sculptés, comme les défunts ensevelis étaient toujours tournés de manière à regarder vers l'est, dans la direction où apparaîtra, comme un nouveau soleil, le Christ victorieux de la mort.
Pour ce qui nous occupe, le bien absolu est figuré par Dieu, visible au-dessus d'une nuée ardente, et par le Christ en gloire siégeant sur un trône ou dans une mandorle, entouré des quatre évangélistes, de saint Michel, de séraphins, de vieillards et de bêtes plus ou moins féroces, selon l'imagination des imagiers, l'époque et le lieu où ils ont travaillé. Cependant, tous ces éléments, qui participent soit de la Légende Dorée soit de l'Apocalypse, se trouvent rarement rassemblés, sauf dans la tapisserie d'Angers et quelques cathédrales édifiées entre le onzième et le quatorzième siècle. Ailleurs, ils sont reconnaissables séparément dans la plupart des églises d'Europe.

Ensuite, sont représentées les différentes phases des événements qui annonceront le terme tant attendu de toutes les bonnes âmes. Car la fin du monde, si elle est terrifiante pour l'humanité entière, est toujours porteuse de libération et de résurrection pour ceux qui ont vécu saintement ou souffert injustement. Leur destin est encore plus beau s'ils sont morts pour leur foi ou pour sauver d'autres humains. Tous ceux-là ne craignent ni la fin du monde ni le Jugement Dernier. Chacun espère être reconnu juste dans ces moments préludant à la justice et à la paix.

Pratiquement toutes les œuvres médiévales se référant à l'Apocalypse sont structurées et justifiées par ces idées forces qui s'enrichissent ensuite de détails propres à la vie, au lieu, à la culture voire à l'imaginaire de telle ou telle culture. Ainsi, dans les sculptures comme dans les enluminures des livres d'heures, des missels, des bréviaires et des antiphonaires des moines, c'est non seulement la révélation de saint Jean que l'on découvre, mais aussi le cœur de toute une civilisation aux mythologies encore profondément vivaces.

C'est ce que souligne Emile Male dans son Art Religieux du Moyen Age lorsqu'il montre comment les imagiers du quatorzième siècle représentaient différemment de ceux du treizième les grandes scènes bibliques, simplement parce qu'ils se conformaient aux dispositifs scéniques qu'utilisait alors le théâtre religieux. C'est ainsi que la Vierge Marie et saint Jean, à l'origine agenouillés dans une attitude d'imploration, cessèrent de l'être lorsque ces stations prolongées devinrent trop pénibles aux acteurs. Une représentation durait parfois quatre heures. Ils se tenaient simplement debout dans une attitude recueillie. De même, par souci de simplification, les défunts ne sortaient plus sur scène d'un sépulcre dont ils soulevaient la pierre mais quittaient simplement le sol dans lequel ils étaient ensevelis. C'est ce que montrent la plupart des bas-reliefs du quatorzième siècle. Cette manière de procéder illustre comment imaginaire et représentation physique s'interpénètrent et créent des modèles qui à leur tour interviendront sur les significations symboliques et spirituelles.

C'est assez dire combien la compréhension des mystères comme ceux du Jugement Dernier et de l'Apocalypse est dépendante du siècle et de ses mœurs, de ses angoisses comme de ses espérances. Elle incite aussi à la prudence lorsque l'on tente de découvrir les motivations des artistes et les significations que les fidèles attachaient à ces illustrations.

Un exemple en est donné en Bretagne pour ce qui regarde l'Enfer et le Jugement Dernier. En effet, on rencontre fréquemment dans cette région des inscriptions gravées sur les tombeaux médiévaux faisant allusions aux glaces de l'enfer auxquelles les justes échapperont, à la manière dont les Nordiques imaginaient l'Autre Monde gouverné par la déesse Hel, reine de l'obscur et froid royaume de Niflheim. Rappelons que le Crépuscule des Puissances, la fin du monde Nordique, est une lutte entre les dieux Ases et les géants. Seul, le feu est vainqueur de cette guerre qui détruit tout ce qui existe, et dont Baldr, le dieu aux yeux de soleil, est l'unique survivant. Pourtant, comme dans l'Apocalypse, quelques justes seront préservés et recommenceront le monde à Gimlé, la cité de paix qui leur est réservée.

Au XIV° siècle, les sculpteurs et les illustrateurs utilisèrent plusieurs manuscrits pour figurer l'Apocalypse ou les principales scènes de celui-ci. Une des plus belles œuvres d'art qu'ait inspiré cette révélation au Moyen Age est sans contredit la célèbre série de tapisseries d'Angers qui fut commencée en 1375 par ordre de Louis 1er d'Anjou. Pour en dessiner les motifs, Hennequin de Bruges fit demander au roi de France un manuscrit historié de l'Apocalypse afin de l'utiliser comme modèle. Pourtant, ce n'est sans doute pas le manuscrit anglo-normand de Charles V dont se servit Hennequin de Bruges, mais plutôt un manuscrit dérivé de celui-ci et appelé manuscrit de Cambrai. De là proviennent les différences que l'on remarque entre les représentations plus répandues basées sur le manuscrit anglo-normand et les scènes représentées dans la tapisserie d'Angers.

A tout cela s'ajoute encore la sensibilité particulière que les religieux du Moyen Age avaient pour décrypter les symboles de l'Apocalypse. C'est ainsi que Anselme de Laon, au onzième siècle, traduisait la phrase "Il y avait devant le trône comme une mer semblable à du cristal." (chp.4, v.6) par : "La mer de verre qui ressemble au cristal est le baptême. Car, de même que le cristal est de l'eau durcie, de même le baptême transforme les hommes flottants et sans consistance en chrétiens résistants et solides." C'est la raison pour laquelle le Christ vainqueur est parfois montré tenant une épée ou le livre aux sept sceaux tandis que devant lui, au bord de la mer, l'apôtre Pierre baptise la foule.

L'importance de l'Apocalypse se justifiait aussi dans la pensée médiévale par l'idée de fin du monde qui marquait encore profondément les esprits, malgré les désillusions de l'an Mil qui n'avait pas tenu ses promesses ou plus exactement celles annoncées par les prédicateurs et prophètes itinérants qui affolaient les populations. De nouvelles prophéties circulaient, écrites notamment par l'abbé Joachim et sainte Hildegarde, qui à nouveau annonçaient l'imminence de la fin du monde et du Jugement Dernier. Joachim assurait son arrivée pour l'année 1180 et Hildegarde pour le début de l'année 1200. Cette idée perdura aux siècles suivants. En réalité, il y eut toujours des interprètes pour jouer avec ce type de prophéties applicables à presque toutes les époques.

Pourtant, le fait le plus profond que marquait l'Apocalypse était l'attente du retour du Christ, l'espérance en un véritable matin lumineux, car la civilisation chrétienne européenne du temps était dans une phase clé de son histoire. Les institutions monastiques étaient aux mains de parvenus ou d'affairistes de cour, les épidémies et disettes ravageaient les villes et les campagnes, les mœurs étaient corrompues, l'injustice régnait partout, bref cela montrait la désintégration de la société et l'urgence de son renouvellement. Cela laissait aussi beaucoup de place à l'angoisse qui s'installait partout car on savait que ce nouveau cycle de vie n'amènerait pas que le retour du Seigneur et le sauvetage des justes. Il apporterait aussi la punition de toutes les mauvaises actions, c'est pourquoi bons chrétiens et moins bons redoutaient les événements qui devaient survenir.

Pourtant, même dans les scènes terrifiantes du Jugement Dernier, l'espoir était toujours présent en la personne de l'archange saint-Michel représenté comme un défenseur des pauvres âmes malmenées par le Tentateur. Pas encore revêtu d'une armure, Saint-Michel était souvent le personnage le plus actif des scènes du Jugement Dernier pendant lequel, debout et sûr de lui, il empêchait le diable d'alourdir le plateau de la balance où se tenaient apeurées les âmes des mortels. Bien que l'on puisse y trouver un rappel d'anciennes croyances, ce personnage hautement symbolique n'allait pas à l'encontre des révélations de l'Apocalypse de saint Jean car la lumière salvatrice qu'il manifestait était parfaitement à sa place dans ses scènes fantastiques.

Dans l'ancienne Egypte, la pesée des âmes (la psychostasie) et le jugement des défunts étaient l'apanage de la déesse Mâat, divinité de la Vérité, de la droiture et de la justice. C'est un tel fonctionnement que manifestait dans le monde chrétien médiéval l'archange Saint-Michel, à la fois bras de justice et principe lumineux.

Ces scènes n'étaient pas seulement des réminiscences. Les imagiers s'inspiraient des commentaires qui faisaient partout référence, notamment ceux de maîtres spirituels tels que saint Augustin qui avait décrit la pesée des âmes et expliqué que : "Les bonnes et mauvaises âmes seront suspendues comme dans une balance et si les mauvaises l'emportent, elles seront entraînées en Enfer..." à quoi Saint Chrysostome ajoutait que "pour les âmes, la balance entraînera la suprême sentence".

Avec l'Apocalypse comme avec d'autres fresques bibliques, Création, Tentation, et Déluge, interprétations poétiques, profanes, religieuses et théâtrales ne sont jamais indépendantes ce qui a donné à ces textes et messages spirituels une pérennité qu'ils n'auraient peut-être jamais eue s'ils étaient restés cantonnés dans les cercles ecclésiastiques, prophétiques ou gnostiques.

De nos jours, ils illustrent encore aussi bien l'angoisse que l'espoir, les catastrophes naturelles que les accidents déclenchés par l'homme. Ce fut notamment le cas pour l'explosion de Tchernobyl, dont le nom signifie Absinthe, qui fut un peu vite assimilée à la chute de l'étoile Absinthe annoncée par le troisième ange sonnant de la trompette au chapitre 8 verset 11 de l'Apocalypse. Bien que le rapprochement soit aisé et troublant, on remarquera cependant que saint Jean décrit une étoile ardente, peut-être une météorite, qui tombe sur la terre et empoisonne le tiers de ses eaux, et non une explosion d'une construction humaine. Cela conforte l'idée que l'interprétation d'un texte tel que l'Apocalypse est toujours conditionnée par les cultures et angoisses d'une époque particulière, ou transcendée par la culture et l'expérience, la conscience spirituelle des individus ou des groupes.

 

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