Les éclipses dans les mythologies

Histoire, Nouvelle Lune et Eclipses de Soleil


De tout temps, les phénomènes célestes ont marqué l'imagination des hommes. De tout temps, les événements qui se produisaient au moment de ces apparitions, ou immédiatement après, leur furent généreusement attribués. Parmi ces manifestations, les plus spectaculaires furent naturellement celles dont on tira le plus de significations. C'est ainsi que les chutes de météores et les passages de comètes furent craints et vénérés, soit parce qu'ils annonçaient des catastrophes, soit parce qu'ils étaient sensés favoriser les naissances exceptionnelles, rois, héros ou prophètes. De la même manière, les éclipses de soleil furent toujours regardées comme dangereuses, laissant présager de graves perturbations pour les individus, ou des guerres entre les rois et les royaumes. Ce n'était là que déductions logiques puisque santé, fortune, rois et royaumes appartenaient à la nature symbolique solaire. L'éclipse de l'astre, sa disparition momentanée dans le ciel, ne pouvait qu'interférer et nuire à toutes ses fonctions ou principes sur la terre. Au soleil étaient associés l'or, et par là la fortune, c'est pourquoi sa mort momentanée pouvait aussi laisser craindre celle de la fortune pour ceux qui en avaient, ou le terme du pouvoir royal pour ceux qui le détenaient ou vivaient de ses largesses.

Naturellement, les événements les plus souvent invoqués dans les prédictions étaient ceux qui mettaient en scène la vie et la mort, la richesse des récoltes et la fortune des armes. C'est la raison pour laquelle les antiques éphémérides gravées dans les tablettes d'argile ou inscrites sur les papyrus signalent généralement des guerres, des épidémies, des famines, des tremblements de terre et des inondations en regard des mouvements célestes inhabituels. On devine que les dieux étaient toujours présents dans ces messages qui dépassaient l'entendement de la plupart des humains et frappaient leur imagination. Cela grandissait d'autant plus le pouvoir des quelques prêtres astronomes capables d'en découvrir le sens.

En effet, bien que regardés comme inattendus et exceptionnels par les peuples, tous les mouvements célestes n'étaient pas aussi imprévisibles qu'ils semblaient l'être. Plusieurs d'entre eux pouvaient être prédits longtemps avant leur manifestation. En effet, plusieurs millénaires avant notre ère, notamment à Ourouk, Sumer, et en Egypte, quelques prêtres astronomes savaient calculer avec précision le lever de certaines étoiles, le retour des comètes dans leur ciel, ainsi que le jour exact des éclipses de soleil. Ils connaissaient aussi le nombre de lunaisons qui séparaient chaque éclipse avant qu'elle ne se reforme sur le même point du zodiaque. Ce cycle régulier, attribué tardivement à l'astronome grec Méton, montrait que tous les dix-neuf ans, le soleil avait rendez-vous avec la lune pour une rencontre de quelques minutes pendant lesquelles la lumière d'Hélios, d'Apollon ou de Râ, disparaissait derrière la fragile silhouette de Séléné, devenue noire et tueuse pour l'occasion. Après ce moment comparable à une mort momentanée ou à une étreinte amoureuse, le soleil renaissait, le jour faisait sa réapparition, et le monde reprenait ainsi un nouveau départ. Rêvez, poètes ! Vous avez raison ! car c'est de ces rencontres que naquirent la plupart des grands mythes racontant les mariages divins et sacrés, les hiérogamies unissant Isis et Osiris, Héra et Zeus, Jupiter et Junon, pour ne citer que les plus grands parmi les dieux. Bien que féerique, cette image des éclipses n'en reflète pas moins la réalité physique du phénomène.

Officiellement donc, les calculs permettant de connaître à l'avance les jours et heures des lunaisons, et le moment précis des éclipses, furent consignés et élaborés par l'astronome grec Méton, qui vivait en 432 avant notre ère, sous le règne de Périclès. Méton affirma qu'une éclipse se renouvelait tous les 19 ans au terme de 235 lunaisons, et se trouvait à chaque fois exactement au même point du ciel (degré zodiacal) que la précédente. La précision de ce cycle, appelé depuis cycle de Méton, variait cependant de quelques minutes, et c'est Callippe qui au IVe siècle lui donna sa rigueur définitive. Cela revêtait une importance particulière pour les Grecs qui débutaient leur année au moment de la nouvelle Lune suivant le solstice d'été. Ce calendrier resta en usage jusqu'au IIe siècle de notre ère, moment où les Romains placèrent le début de l'année au 1er janvier, mois qu'ils attribuaient à Janus, dieu des portes et des passages, dieu de l'avant et de l'après, des anciens cycles et des nouveaux.

Pour ce qui regarde le calendrier, il faut savoir qu'en -46, c'est-à-dire en l'an 708 de la fondation de Rome, l'astronome Sosigène d'Alexandrie, sur l'ordre de Jules César, réforma le calendrier romain de sorte que l'année 45 avant notre ère marque le début du calendrier julien, dans lequel l'équinoxe de printemps est fixé au mois de mars approximativement à la date que nous connaissons encore et qui correspondait alors à l'entrée du soleil dans le signe et la constellation du Bélier. Imposé à tout l'Empire romain par la suite, le calendrier julien fut adopté par la chrétienté et resta en vigueur jusqu'au XVIe siècle, tandis que le calendrier liturgique chrétien débutait au moment de la fête de Pâques. Ce détail revêt une importance capitale en ce qui concerne quelques événements miraculeux ou historiques, ainsi que la compréhension du célèbre quatrain 72 écrit par Nostradamus et publié à Lyon en 1558.

 

De la bonne utilisation des Eclipses

 

Dans l'antiquité, l'importance que prenaient les phénomènes célestes était telle que prévoir le retour d'une comète ou annoncer à l'avance une éclipse équivalait à être dans le secret des dieux. Pour des populations ignorant totalement la marche des éléments célestes, prédire les grands mouvements planétaires montrait qu'on était le porte-parole des divinités ou au moins qu'on comprenait leur message. Ce n'est pas hasard que Mercure possédait à la fois l'art de l'astrologie et celui des messages, celui de la parole et des secrets, c'est-à-dire de la communication dans toutes ses possibilités. Par la suite, ces facultés furent regroupées sous le nom plus initiatique et ésotérique de Connaissance hermétique. De nombreux personnages, mythiques ou historiques, utilisèrent leur science de la mécanique céleste pour effrayer, persuader ou guider leur peuple, parfois pour assouplir l'attitude des rois dans le seul but de leur arracher le pouvoir.

L'aspect stratégique des connaissances célestes était indispensable pour faire évoluer favorablement certains combats trop longtemps indécis. La Bible rapporte ainsi comment le successeur de Moïse, Josué, utilisa sa science des cycles pour terminer victorieusement une bataille qu'il ne maîtrisait pas. Après une pluie de grêlons qui fit plus de victimes chez ses adversaires que les coups de ses propres guerriers, il arriva opportunément un phénomène céleste qui montra à tous la puissance du Dieu de Moïse et donc celle du chef de ses armées, Josué lui-même. Le Livre de Josué (chapitre 10, versets 11 à 13) raconte ainsi l'événement : "Alors Josué parla à l'Eternel et dit en présence du peuple d'Israël : Soleil, arrête-toi sur Gabaon, Et toi, lune, sur la vallée d'Ayyalon ! Et le soleil s'arrêta, et la lune suspendit sa course... ". Par la suite, dans le Livre de Siracide (chapitre 46, verset 4), le prophète prend son lecteur à témoin en s'écriant : "N'est-ce pas par lui, le Seigneur, que le soleil fut arrêté et qu'un seul jour en devint deux ?".

Dans la Bible, ce phénomène miraculeux, décrivant en fait une éclipse totale de soleil, est entièrement attribué à Dieu. Pourtant, Josué n'est pas le premier ni le seul à s'approprier un tel événement.

C'est ainsi qu'au moment où le roi mythique Romulus passait les troupes romaines en revue au Champ de Mars, au cours du mois de Juillet, un violent orage éclata en même temps que se produisait une éclipse de soleil. Tout fut noyé sous une pluie torrentielle mais, lorsque les intempéries cessèrent et que le soleil brilla à nouveau dans le ciel, on s'aperçut avec horreur que Romulus avait disparu. Terrorisé, le peuple s'enfuit précipitamment abandonnant tout sur place. Cette fuite était commémorée chaque 5 juillet sous le nom de Populifugium, c'est-à-dire la Fuite du Peuple. L'histoire de Josué et celle de la fin terrestre de Romulus montre les deux aspects sous lesquels étaient regardées les éclipses dans l'antiquité. A la fois salvatrices et mortifères en ce qui concerne l'expérience terrestre, ou libératrices sur le plan symbolique.

Quelques personnages utilisèrent l'aspect impressionnant des éclipses à des fins personnelles, prenant le ciel à témoin pour justifier leurs actions plus ou moins légitimes. Il en fut ainsi de Thyeste, fils de Pélops, roi de Lydie, qui haïssait son frère Atrée parce qu'il possédait un bélier à Cornes et Toison d'Or que lui avait offert Hermès et qui lui permettait de posséder le trône de son père. Ni tenant plus, Thyeste vola un jour le bélier à son frère et s'empara du pouvoir. Atrée, conseillé par Hermès, demanda devant témoins à Thyeste s'il renoncerait au pouvoir au cas où le soleil reculerait sur un cadran solaire.

Sûr de sa chance et ne croyant pas au miracle, Thyeste accepta aussitôt mais mal lui en prit car on vit soudain, en pleine journée, le soleil disparaître puis revenir, ce qui ne s'était jamais encore observé. C'est ainsi qu'Atrée conserva son bélier à Toison d'Or et son trône, et en profita pour exiler Thyeste loin de Mycènes. Après cela, il tua les enfants de Thyeste et lui en fit manger deux au cours d'un repas destiné hypocritement à leur réconciliation. Atrée fut maudit par Thyeste qui le fit assassiner par Egisthe. Atrée fut à l'origine de la malédiction des Atrides. Il était le père de Ménélas et Agamemnon mais l'on retiendra surtout ici qu'il fut le premier astronome grec à avoir prédit une éclipse de soleil. Ce mythe grec raconte ainsi la lutte acharnée pour le pouvoir mais montre aussi l'utilisation malhonnête de la connaissance à des fins personnelles, à l'origine d'une cascade de meurtres et de catastrophes qui ne s'arrêtèrent qu'après l'assassinat d'Egisthe et Clytemnestre par Oreste.

Dans la pensée celte comme dans toutes celles des anciennes civilisations de l'antiquité, le Soleil, qu'il soit nommé Râ, Amon, Hélios, Apollon ou Bélénos, était avant tout une source de lumière, de chaleur et de vie, ce qui justifiait qu'il soit représenté par un grand nombre de divinités qui en illustrent chacune une ou plusieurs facettes. Il y avait l'aspect matinal du jeune soleil naissant à l'Est, l'aspect culminant, adulte, du soleil à midi, puis celui vieillissant et sage du soleil du soir se couchant dans une mer couleur de sang à l'extrême Ouest du monde. Chaque roi, chaque héros montre un aspect particulier du cycle solaire quotidien qui devient ainsi également un symbole d'ouverture de conscience et d'illumination spirituelle. Lorsque le chevalier, ou le héros, tous deux naturellement solaires, épousent leur Dame, ils deviennent des Chevaliers Noirs, tel le soleil caché par la lune au moment d'une éclipse. Avalé par leur amante, puis ramené par elle à la vie, ils illustrent aussi le grand moment de toutes les initiations traditionnelles. Ainsi, en ce sens particulier, l'éclipse annonce qu'une nouvelle expérience débute, ou qu'un nouveau cycle d'apprentissage est engagé. C'est ainsi que le Soleil et la Lune s'associent de manière invisible et recréent symboliquement le monde.

 

La fatale éclipse de l'Atlantide

Selon les récits des Egyptiens, Seth assassina son frère Osiris pour lui ravir son pouvoir sur l'Atlantide. C'était un excellent roi qui faisait l'admiration de tous les habitants de ce pays merveilleux et prospère. Le lendemain du meurtre, alors que l'usurpateur s'installait sur le trône de sa victime, il y eut une éclipse qui amena une nuit totale, comme on n'en avait encore jamais connu.

Lorsque la lune fut exactement devant le soleil, on vit que de grandes flammes débordaient de celui-ci de sorte que chacun cru que Rê versait des larmes sur le corps du beau et jeune dieu disparu. Ce jour là resta dans la mémoire des Egyptiens comme le plus funeste entre tous. Il marqua véritablement la fin d'un temps et le commencement d'un autre, et fut, selon certains, à l'origine du pays d'Egypte formé et instruit pas les quelques survivants du continent englouti. C'est pourquoi cette éclipse resta à tout jamais l'image initiatique par excellence de toute l'humanité. C'est ce qu'enseigna l'Egypte affirmant que la connaissance Traditionnelle qu'elle possédait ne provenait pas de l'Orient mais de l'Occident. Le mythe de l'Atlantide fut reprit par Platon (in Critias), qui situe le cataclysme a onze mille ans environ. Selon ce texte, les premiers rois du continent disparu exercèrent leur pouvoir sur l'Atlantide, les îles de l'Océan, et sur les pays bordant la Méditerranée jusqu'en Egypte et en Tyrrhénie, l'actuel Liban.

Ce récit que rapportèrent pratiquement tous les peuples d'Europe et des rives de Méditerranée, est l'exemple le plus achevé de ce que l'on a associé aux éclipses, comme catastrophes et comme commencements, à ce moment très particulier où la lune semble amener la nuit sur la terre en avalant le soleil. Les anciens affirmaient aussi que la disparition de l'Atlantide se produisit au début de notre mois de novembre, au moment où les Celtes fêtaient la Nouvelle année le jour de Samain.