Lancelot et la Reine du Graal

 

.........Lancelot se dirigea donc vers la grande salle du palais où des artistes et des histrions, des ménestrels et des amuseurs se produisaient devant les spectateurs enthousiastes qui applaudissaient à chaque bouffonnerie et à chaque tour d’adresse, voltige ou cabriole.

Tous avaient à cœur de présenter un numéro qui serait plus applaudi que celui du voisin, qui pourrait être choisi par un prince et invité dans une autre cour pour une autre fête. Certains faisaient des tours de magie, d’autres sautaient, culbutaient ou se contorsionnaient comme des acrobates. D’autres encore, plus raffinés chantaient et dansaient, tandis que des musiciens accompagnaient leurs figures en jouant de la flûte et du chalumeau, de la gigue et de la vielle. Sur son siège, un peu plus élevé que ceux des autres membres de la cour, le roi Arthur regardait amusé les jeunes filles danser et former des rondes gracieuses et enjouées. Elles attachaient des rubans colorés à leurs cheveux et les fines lames de tissu voletaient autour d’elles, entraînées par la vivacité de leurs mouvements.

Le roi Arthur était très satisfait de ces journées de fête. Voyant que tout allait selon les désirs de chacun, il s’en réjouit grandement et, pour montrer sa reconnaissance, fit demander aux panetiers, bouteillers et rôtisseurs, de distribuer largement du pain, du vin et de la venaison afin que personne ne puisse repartir mécontent de l’hospitalité royale. Pour que tous ceux qui avaient contribué à la fête se souviennent de cette Pentecôte mémorable, il fit payer chacun selon son désir et offrit de surcroît des cadeaux de prix aux musiciens et aux chanteurs, au plus humble danseur comme au jongleur émérite, à l’acrobate comme au cracheur de feu. Ainsi, tout à sa joie, le roi Arthur oublia totalement les présages du moine Trezvirent qui avait annoncé qu’un renouveau se préparait, qu’un inconnu viendrait qui transformerait le royaume.

Le soir venu, on disposa d’immenses tables sur des tréteaux et tous les invités s’installèrent pour déguster les merveilles que le roi avait spécialement fait préparer pour ce jour admirable. A une foule joyeuse, on servit force viandes rôties et vins fins, tièdes ou chauds, blancs et rouges, et les convives, nobles et chevaliers se réjouirent des attentions dont ils étaient l’objet. Tous mangeaient et buvaient tandis que les jongleurs et chanteurs entretenaient une ambiance de joie que rien, sous aucun prétexte, ne devait gâcher.

Depuis son siège surélevé, Arthur regardait avec attendrissement l’assemblée de ces hommes valeureux qui éclataient de rire comme des enfants aux musarderies des belles assises à leurs côtés. Sans pudeur, elles dévoilaient leur gorge laiteuse aux guerriers et riaient bruyamment à leurs plaisanteries tandis que les doigts de ces hommes un peu rudes caressaient fiévreusement leurs cuisses.

L'une de ces joyeuses personnes, encore moins farouche que les autres ou peut-être plus égayée par le vin, s’amusait à agacer le chevalier Gauvain dont la chemise de grosse toile était ouverte sur une poitrine musclée parcourue d'une longue balafre guerrière. Assise sans pudeur sur l’une de ses jambes, elle se balançait en riant aux éclats, feignant de ne pas apercevoir l’émoi qu’elle provoquait chez le fidèle compagnon d’Arthur.

Malgré l’ambiance heureuse, la beauté des dames et la qualité du festin, le jeune fils de la Dame du Lac préféra quitter la salle tant le visage rayonnant de la reine effaçait tous ceux qu'il apercevait dans la salle bondée du palais. Il remercia courtoisement la jolie demoiselle venue spontanément lui tenir compagnie et prétexta la longue chevauchée qu’il avait faite pour s’éclipser et aller dormir dans l'un des logis mis à la disposition des visiteurs.

De la couche sur laquelle il s'était étendu, il entendit un moment la rumeur des cris et des rires des joyeux fêtards puis le sommeil l'emporta tandis que le visage de Guenièvre, auréolé de ses cheveux blonds, illuminait sa nuit. ..........."

 

extrait de Lancelot et la Reine du Graal, éditions Dervy