Ulysse (Odysseus)

Comment entre-t-on dans le royaume de la mort ?

Le Chant XI de l'Odyssée d'Homère raconte comment Ulysse pénétra dans le royaume de la mort, chez Pluton, alors qu'il voulait rencontrer Tirésias.

Par privilège tout particulier des dieux, le devin mort depuis déjà longtemps avait conservé ses capacités de connaître l'avenir, et le héros voulait savoir s'il reverrait un jour son royaume d'Ithaque, serrerait dans ses bras son épouse Pénélope et son fils Télémaque.

On n'entre pas n'importe comment dans le monde de la mort et l'on ne communique pas sans précaution avec les habitants demeurant dans les ténèbres. C'est la raison pour laquelle la déesse magicienne Circé enseigna au héros le rituel indispensable à observer avant d'aller interroger Tirésias. Ce rituel est en réalité une véritable liturgie.

Après avoir indiqué à Ulysse le meilleur chemin et les vents favorables qu'il faut suivre, Circé ajoute :

"...Nourrisson de Zeus, Ulysse aux mille expédients, n'aie aucun désir ni souci d'un pilote sur ton vaisseau; plante le mât, déploie les blanches voiles et reste à ton banc ; le souffle de Borée (vent du Nord) portera ta nef jusqu'au bout de l'Océan.

[...] Dans les bois sacrés de Perséphone, plantés de saules et de peupliers noirs, les eaux du Pyriphlégéthon et du Cocyte se jettent dans l'Achéron, et tombent d'un rocher avec fracas."

Ulysse doit alors creuser une fosse et verser dedans un repas pour les morts. Il s'agit de lait et de miel, de vin doux, et d'eau ; le tout recouvert de blanche farine d'orge. Après cela, le héros doit invoquer les morts et offrir un agneau et une brebis noire. Cela fait, il doit encore se détourner et simplement regarder le cours du fleuve, tandis que les âmes des défunts arrivent en foule et mangent. Le héros doit ensuite faire un sacrifice de bétail aux dieux, chasser les morts qui voudraient s'en emparer pour avoir enfin le droit d'interroger Tirésias. C'est alors seulement que le devin arrive et décrit au héros qu'elle sera sa route, la longueur de celle-ci et comment il accomplira son retour sur la mer poissonneuse. (Odyssée, Chant X, vers 490 à 544)

Au-delà de la beauté du poème d'Homère, on perçoit un langage symbolique qui est, selon la définition d'Héraclite, tout à la fois Parlant, Signifiant et Cachant et l'on sait que selon ses propres paroles (cf. son Hymne à Déméter), l'aède antique Homère était un grand Initié.

En effet, dans le récit de l'intrusion d'Ulysse dans le monde de la mort, chaque détail du rituel précédant l'entrevue entre Ulysse et le devin Tirésias est un symbole qui rappelle les différentes péripéties du chemin héroïque conduisant les profanes vers la lumière de la connaissance, amenant l'alchimiste de la matière noire vers l'or et la pierre philosophale.

C'est tout d'abord par l'expérience de la vacuité (absence de toute volonté personnelle) que le héros doit commencer son périple. Il doit abandonner son destin au souffle du vent du Nord, qui l'emmènera avec ses compagnons au bout de l'Océan, c'est-à-dire en extrême Occident, lieu traditionnel de la fin de la vie humaine et terme de la lumière terrestre. C'est là que se trouve le royaume des ténèbres, l'endroit de l'horizon où le soleil se couche. La démarche est périlleuse, mais le voyage se passe parfaitement bien parce que le héros suit à la lettre les recommandations de la déesse Circé, c'est-à-dire qu'il plie sa volonté aux lois universelles (divines). Il s'agit en fait de l'enseignement du lâcher prise, exigeant que l'on soit sans désir ni souci et confiant dans sa destinée.

Cet enseignement, ce souffle qui vient du Nord, illustre l'enseignement initiatique puisque symboliquement le Nord, ou Septentrion, représente le lieu de la connaissance traditionnelle. C'est là que se trouvent les archives de la connaissance. On comprend que le vide de toute volonté personnelle soit nécessaire au héros, et qu'en échange il en reçoive l'inspiration divine, le souffle, qui peut désormais l'atteindre.

Parvenu dans le pays des brumes où ne luit jamais le soleil, Ulysse pénètre dans le temple naturel de Perséphone, son bois sacré constitué de peupliers noirs et de saules. Ces arbres symbolisent, pour la première essence, le principe de la fin de la vie terrestre, et pour la seconde l'immortalité des lois divines. C'est logiquement dans ce lieu redoutable que doit se célébrer, rituellement, ce que l'on peut appeler un office religieux.

A la lecture du récit d'Homère, on remarque immédiatement les liens qui le mettent en rapport avec les pratiques druidiques qui voulaient que les lieux de culte soient des espaces naturels, des clairières dont les arbres devenaient pour un moment les colonnes sacrées. Dans ce temple végétal, les cours d'eau véhiculaient les énergies cosmiques et telluriques. Ainsi, le temple était un lieu vivant en harmonie et au rythme de la nature, évoluant à sa mesure et à la mesure du monde, et rendant pour cela l'homme universel.

Une fois dans le bois sacré de Perséphone, près d'une cascade tombant d'un rocher, le héros doit creuser une fosse carrée et y offrir une libation destinée à tous les morts. Traditionnellement, la roche représente la stabilité et la cascade symbolise l'éternité de la forme dans un mouvement permanent, associant énergie de méditation et énergie active.

Dans la fosse cubique illustrant elle-même la stabilité et la maîtrise, vont être déposés par un geste rituel, les produits nourriciers dont les Ombres (âmes des morts) ont le plus grand besoin.

Il s'agit de lait, de miel et de vin que l'on peut assimiler au nectar des dieux, et enfin d'eau, symbole essentiel de la vie universelle, aussi bien terrestre que cosmique. Après cela, le héros répand la blanche farine d'orge, montrant ainsi que le rituel qu'il pratique participe au culte de Déméter, Déesse inspiratrice et initiatrice des mystères d'Eleusis.

C'est seulement après cette offrande nourrissante, qu'Ulysse peut invoquer les morts et leur offrir le sang (principe actif vital) dont ils sont tellement friands dans le monde de la mort.

La position dans laquelle se trouve Ulysse, lorsqu'il officie, préfigure la situation des prêtres dans l'ancienne liturgie chrétienne, lorsque ceux-ci célébraient les offices, face à l'Orient (l'Est), tournant le dos aux fidèles qu'ils précédaient et guidaient dans le chemin vers la lumière. Cette disposition fait d'Ulysse un véritable Grand Prêtre, entouré et servi par des officiants (ses compagnons). C'est après ces préparatifs qu'il s'adresse aux dieux Hadès et Perséphone, dans le territoire desquels se trouve le temple où il officie.

Cette prière montre que le héros, entraînant le collège de ses compagnons, n'oublie jamais son appartenance au monde sacré et spirituel, qu'il ne se laisse pas abuser par le pouvoir que lui donne son rôle initiateur, et qu'il reste comme au départ de son expédition, sans désir ni souci. Alors il peut connaître le chemin de sa destinée.

Dans ce passage, se révèle la manière d'enrichir sa conscience, de pénétrer la dimension spirituelle du monde et de soi-même, d'entrevoir (révélation du devin) les grandes orientations, le but de son existence.

Cela ne se fait pas de n'importe quelle manière et nécessite une pratique hautement ritualisée qui élimine toute pratique magique, toute volonté de pouvoir et récuse toute curiosité malsaine. Il ne s'agit pas non plus d'une simple démarche car, dès leur retour, Circé déclare aux voyageurs :

- Malheureux qui êtes entrés vivants dans la demeure d'Hadès, et qui mourrez deux fois, quand tous les autres hommes ne trépassent qu'une seule, allons, mangez de ces vivres, buvez du vin, ici, tout le jour (Odyssée, Chant XII).

Ainsi, sans qu'ils en aient été conscients, Ulysse et ses compagnons ont vécu une mort initiatique en entrant dans le bosquet de Perséphone. Ils doivent après cela reprendre des forces terrestres et continuer, chacun, un chemin personnel. Pourtant, ils sont des ressuscités, c'est-à-dire finalement, dans notre langage, des initiés.

Pour plus de détails, lire:

Pluton, itinéraire de la vie éternelle (Editions Dervy)